S'il te plaît, apprivoise-moi…

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« Jamais on ne l’oubliera,  la première fille que l’on a pris dans ses bras » chantait Brassens le Bienheureux . Je ne doute nullement que vos propres maîtresses aient eu le même goût incomparable – pas celui seulement de fruit défendu mais celui du parfum libérateur des terra incognita-   que ma première conquête ou plutôt que celle qui transperça mon coeur si tendre pour la première fois, sans même le vouloir. 

Nous avions près de vingt ans d’écart mais il est bien connu que la valeur n’attend pas le nombre des années. Mes sentiments étaient purs, mes intentions plus encore. J’avais pour Elle les yeux de Rodrigue et ma Chimène n’avait rien d’une chimère, quoi que. Elle avait surtout la douceur infinie et grave des Ophélies , de celle dont le visage à la Botticelli s’inscrit dans chaque nuage qui passe sur vos rêves. 

Elle avait la même bienveillance avec moi que ma maman lorsqu’elle était à mes côtés pour me regarder tirer la langue d’application en faisant mes devoirs.  Je sentais ce regard de soutien qui m’encourageait à donner le meilleur de moi-même , à vouloir réussir pour faire plaisir et être reconnaissant pour cette attention admirable.

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Curieusement, j’ai oublié son nom et même son prénom. Je  me souviens seulement de sa chaleureuse présence, de notre complicité tacite, de cette tiédeur muette suspendue. Quand elle se penchait sur mon épaule, le monde retenait son souffle. J’avais l’impression que l’on ne regardait que nous avec envie , voire avec jalousie. J’étais tout entier à ma proie attachée, tout à la fois vainqueur et vaincu d’une aventure pleine de silence et de fureur intérieure.

Ma première maîtresse, comme la vôtre, je l’ai eue en cours préparatoire et j’avais six ans. Elle était belle, douce, féminine, avec de longs cheveux de princesse dorés. Cette jeune femme avait la plus noble mission qui soit: nous apprendre à lire et à écrire. J’étais un élève docile et appliqué , soumis à une autorité tendre qui est la seule à faire avancer, à donner envie, à guider et à donner confiance.

A l’époque, j’étais pour elle ce qu’on appelait son « chouchou ». J’avais simplement plaise à lui faire plaisir, à lever le doigt pour répondre aux questions, à m’appliquer pour ne pas dépasser les dessins à colorier, à nettoyer le tableau et à essayer de cumuler les images. Bref, j’étais un gentil élève tout ce qu’il y avait de plus appliqué et qui réussissait ses exercices avec la satisfaction du travail bien fait. La plus douce des récompenses, c’était encore le regard attendri de la maitresse, voire une tape affectueuse, une caresse sur ma tête blondinette. Le statut de « chouchou », croyez-le, n’était pas un statut de privilégié arbitraire. On devenait « chouchou » qu’à force de travail et d’attention et cela ne donnait droit à aucun autre avantage matériel que des images et, à la fin du mois, d’un passage dans le bureau du directeur pour revoir une récompense un peu plus importante comme des buvards publicitaires ou des crayons de couleurs. 

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En tant que chouchou, j’étais de facto le chevalier servant attitré de Dame Maîtresse, son protecteur et pourfendeur de tout danger réel et surtout supposé . Certes, je saucissonnai pour ses beaux yeux nombre de dragons ardents, j’allais la délivrer de maints donjons avec vue sur pas grand chose sans compter que je boutois à grands coups de tatanes de sports de vils faquins , gens de corde et de sac. Or donc, il arriva, à la pérore de Noël, que le danger devienne réalité et qu’il prenne plus ou moins forme humaine. En effet, comme ma maîtresse était toute jeune elle eut droit en guise de cadeau de fin d’année à la visite on ne peut moins amicale d’un gros inspecteur. Je ne sais si vous avez remarqué mais c’est une profession -celle d’inspecteur- où l’on dénombre plus d’individus de classe hippopotamesque qu’au physique de girafes. Celui-là était d’un fort beau gabarit adipeux qui ne pouvait qu’effrayer ma frêle institutrice. 

Sans doute l’inspection n’avait pas été à son goût alors que tous les enfants avaient fait leur maximum pour soutenir notre pauvre enseignante. Le gros inspecteur l’avait pris à part, à une vingtaine de mètres de nous , à la porte de la classe, nous un peu plus loin dans le couloir. Nous ne pouvions entendre le sermon sentencieux de l’épais représentant des forces répressives mais notre bien aînée, pâlit, rougit, se décomposa puis s’effondra en pleurs. Mon sang ne fit qu’un tour et je fonçai poings en avant, pour en découdre avec ce vilain énergumène. Heureusement pour lui ou pour moi, mes camarades et l’instit de la classe d’à côté me retinrent et me mirent à l’écart dans la classe voisine. 

A tout prendre, je me demande si ma révolte contre l’injustice administrative, ma méfiance vis-à-vis d’une autorité arbitraire ne vient pas de là, ne prend une de ses sources ou une de ses racines dans cet épisode ancré au fond de ma mémoire. J’ai sans doute aussi découvert ce jour-là mon tempérament de Don Quichotte, ma vocation de pourfendeur d’andouilles et  ma vocation de défenseur, moins de la veuve et de l’orphelin, que de la jeune et jolie maîtresse éplorée. Au retour des vacances de Noël, tout rentra dans l’ordre: ma maîtresse continua à m’adouber « chouchou » et on n’entendit plus parler du vilain gros ordre. A la fin de l’année, je décrochais sans problème le prix d’honneur avec deux beaux livres de prix qui allaient avec. En ce temps-là, on savait encourager les efforts et on pouvait légitimement travailler pour les beaux yeux de sa maîtresse.

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Commentaires sur: "Nouvelles de la saint-Valentin 2015: Ma maîtresse" (1)

  1. Tu m’as bien eu ! Et c’est joliment raconté !
    Belle belle journée !
    Mille bisous
    Sourire

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