S'il te plaît, apprivoise-moi…

 

Cette année-là, la cité durocasse s’était mise sur son 31 et plus, d’autant que les élections municipales avaient lieu l’année suivante. Il était donc impératif pour le maire et son équipe que tout se passe mieux que plus que bien. Et hors de question le moindre incident pour gâcher la fête: pub gratuite à grande échelle. Voeu pieux.

Car c’est oublier que l’essence même du Carnaval, c’est le Carnaval des fous, du défoulement, de la libération des sens, y compris d’une liberté sexuelle débridée voire orgiaque. Ce jour-là, tout est permis. Les  hommes se travestissent en femmes, en diables (non, ce n’est pas forcément la même chose…) On peut se moquer des patrons, de la police, des notables  et au final de toutes les  autorités sans avoir à craindre leurs courroux. Va savoir qui est qui dans la foule de Rio ou de Venise, à derrière les masques et les maquillages… 


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Or donc, cette année-là, toute récente, le maire et les élus ne purent éviter l’inévitable: être tournés en ridicule, malgré toutes les mesures de sécurité et de protection imaginées. Mais l’imagination n’est pas l’apanage ni le fort des ci-devant protecteurs de la loi, qui ont surtout tendance à se protéger eux-mêmes. Les femmes et les enfants après… nous d’abord!

Le jour du grand rigodon, de la parade finale et du lancer de friandises municipales, entre douze et quinze individus déjouèrent tous les services de sécurité. Ils entrèrent dans le QG des Flambarts, une vieille bâtisse du coeur de ville, prêtée pour l’occasion par la municipalité pour entreposer les encombrants costumes et servir de vestiaires. Le tout était réservé à moins de vingt personnes et le lieu n’était pas spécialement sécurisé vu qu’il n’était connu que d’une poignées d’initiés. 

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Mais voilà, les allées et venues ne sont sans doute pas passées inaperçues et la discrétion n’était guère possible. On imagine que cela a donné l’idée très audacieuse à un groupe d’amis de tenter une opération coup de poing. Déguisés avec des masques d’Anonymous (ce masque de Guy Fawkes porté par le personnage de V dans la bande dessinée V pour Vendetta), ils sont entrés de force. Ils ont  profité de l’arrivée d’un nouveau participant, en lançant des gros confettis colorés et en mettant de l’ambiance à coups de sifflets, de tambourins et de langues de belle-mère… Chacun a cru à une répétition bruyante et colorée et personne dans le quartier ne s’est étonné de ce joyeux charivari. 

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Le reste est digne d’un scénario de Tintin, celui en particulier  où Hergé  fait intervenir les Turlurons invités pour le carnaval de San Theodoros. Dans Tintin et les Picaros, en effet, le petit reporter belge et son ami le capitaine réussissent ainsi à passer inaperçus au milieu du cortège des avatars des Gilles. Et ils arrivent à faire la révolution sans même verser une goutte de sang…

Notre troupe de joyeux lurons drouais s’est arrangée pour enfermer les véritables initiateurs du Carnaval , en leur entravant les pieds et les mains avec du papier collant pour emballage. Chacun a été attaché à une chaise et légèrement bâillonné, pour éviter toute communication, y compris par portable.

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Les assaillants enfilèrent les habits des Flambarts et s’assurèrent que tout nouveau venu ou retardataire soit neutralisé de la même manière. On plongea la pièce dans une demi obscurité et trois complices prévinrent toute tentative d’évasion ou  d’alerte extérieure. A la différence de leurs prédécesseurs, les nouveaux Flambarts  avaient leur équipement complété par une arbalète. Personne n’y fit particulièrement attention. Il devait s’agir, pensa-t-on bien innocemment, d’une nouveauté de l’année. 

Le début de la manifestation, sous la conduite de ce groupe incognito, ne posa pas l’ombre d’un problème. Chacun se félicita au contraire de l’enthousiasme de cette édition, comme si un souffle nouveau et novateur allait marquer les mémoires. Il y avait encore plus de fantaisie qu’à l’accoutumée. Notamment dans les chants. Au répertoire classique, on ajouta des refrains pastichés de « La mère Michel qui avait perdu son minou » et même du « Que je t’aimeuuuuhhh! » de Johnny. Assurément, on avait revisité le répertoire pour le moderniser. Quelques-uns tiquèrent toutefois aux cris de « Les aristocrates à la lanterne » et le scepticisme atteignit son comble avec « La digue du cul… »

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Le public trouva cela d’un goût plutôt douteux, surtout compte tenu des chastes oreilles enfantines et de celles des vieilles filles grenouilles de bénitier qui n’avaient plus vu le loup depuis belle lurette, si tant est qu’elles en vissent jamais la queue d’un…L’atmosphère restait potache mais bon enfant. Cela dégénéra tout à coup au pied du beffroi. Alors que le maire, en habit de grand maître des cérémonies et en grandes pompes, s’apprêtait à distribuer comme tout bon Père Noël sa hotte généreuse de friandises, une demi-douzaine d’archers envoyèrent à coup d’arbalètes des billes de peinture multicolores, type paint ball. Simultanément, une autre demi-douzaine d’archers balancèrent en direction des autorités de grosses boules puantes artisanales et des fumigènes agricoles.

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Tout cela ne dura pas plus d’une ou deux minutes. Le temps de savoir s’il s’agissait d’une plaisanterie ou non, le temps de réagir, voire d’organiser une riposte, les archers se volatilisèrent, les uns sur des planches à roulettes, les autres  sur des trottinettes, d’autres  encore sur des vélos. Dans la salle des déguisements, les gardes décrochèrent à leur tour, sachant que leurs prisonniers provisoires n’auraient aucun mal à se défaire de leurs liens. 

Les élus, paniqués, ayant peur que des photos se diffusent sur les réseaux sociaux et ne détériorent leur belle image, s’empressèrent de ne rien faire et d’étouffer l’affaire. Il y eut quelques interrogations timides de la part du public: on répondit que tout cela avait été prévu, organisé, contrôlé, en reconnaissant l’ombre d’un débordement à mettre sur le compte de la fête, voire d’une excitation liée à un léger abus d’alcool.

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Les élus serrèrent les fesses, prièrent le Bon Dieu et tous les saints que rien ne s’ébruite. L’enquête pour identifier les garnements tourna court. On ne sut jamais qui était derrière tout ça. On hésitait entre des adversaires politiques, des anarchistes, de jeunes trous du cul locaux à qui l’on se promit en douce de  botter l’arrière train d’importance si on arrivait un jour à les serrer. L’idéal, cela aurait été de les brûler en place du Beffroi à titre d’exemple, d’en faire des Flambarts flambés, des Jeanne d’Arc  et des saucisses grillées pour leur apprendre les bonnes manières. On a l’esprit Carnaval ou on ne l’a pas!

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Pour la petite histoire, le maire n’aurait pas dû chercher si loin. L’instigateur de ce charivari n’était autre que son plus jeune fils, Titouan. Ce dernier avait mobilisé sa petite bande d’adolescents et d’étudiants pour se venger du paternel et de ses absences à répétition. Son darron s’était donné à la chose publique comme d’autres donnent leur corps à la médecine ou entrent en religion: au détriment de la famille. Histoire de remettre les choses en place et de rabattre le caquet du pater familias,   Titouan lui rappela ce jour-là – en toute discrétion pour ne pas subir son ire – qu’on n’est jamais mieux trahi que par les siens!

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