S'il te plaît, apprivoise-moi…

LA MESSE DE MINUIT EST SONNÉE

 

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Dans ce petit village de Vendée, la messe de minuit est sonnée, les villageois se hâtent vers l’Église illuminée. Ils se pressent, emmitouflés dans leurs plus belles pelisses, ils ont aux pieds leurs chaussures fourrées et ferrées pour marcher dans la neige gelée, insolite par ici. Mais les enfants ravis patinent et s’effondrent parfois, se relèvent poudrés de blanc, réprimandés par leurs parents soucieux du qu’en dira-t-on.

Sur le seuil de l’église, un peu camouflé dans l’ombre, un homme joue de l’orgue de Barbarie. Les airs de Noël s’égrènent dans la nuit et les cœurs s’attendrissent. Mais qui donc est ce mendiant ? Feu le vieil Anasthase, à qui l’on s’était habitué, aurait-il un successeur ? Qui donc le remplace ? Les femmes essaient de scruter l’ombre pour découvrir le visage de l’intrus et décident d’attendre la fin de l’office pour laisser tomber la petite pièce qu’elles avaient préparée parce que c’est Noël.

Mais une fois le porche passé, on se bouscule, on se recule. Qui sont-ils, ceux-là ? Une tribu entière, à la peau basanée, bizarrement accoutrée, est agglutinée sur les derniers bancs, les plus proches de la sortie. Il y a des gamins, des vieux, une matrone, des jeunes filles, des grands gars, toute une nichée de gitans, ma parole ! Ou des clandestins si ça se trouve ! Les fidèles font un détour avec des regards torves, pour rejoindre leurs places assignées. Comment Monsieur le Curé accepte-t-il ces étrangers dans son église ? D’ailleurs, une bonne âme se rend à petits pas pressés jusqu’à la sacristie pour informer le prêtre de ces usurpateurs dans les lieux saints. Mais le curé, bonasse, leur répond d’un revers de main que ce sont des chrétiens comme vous et moi, et qu’il n’y a aucune raison de prendre ombrage de leur présence. N’empêche. Chacun se retourne à demi pour observer ce troupeau au teint trop sombre, aux habits hétéroclites trop colorés, de drôles de chrétiens, pour sûr.


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Monsieur le Curé Jonas  dans sa chasuble de fête blanche, fait son entrée, précédé des quatre enfants de chœur parés de leur surplis immaculé sur la soutanelle rouge. 

 Il jette un coup d’œil à l’assemblée, et sans crier gare se précipite vers le fond de l’église et invite les romanichels à avancer jusqu’aux premiers bancs. Il repousse les honnêtes gens dont la place est assignée par l’usage, leur demande de se mettre plus loin, et invite les intrus à s’installer à leur place, les réconfortant et les rassurant, au milieu des allusions peu amènes et des insultes qui fusent à mi-voix. Les fidèles se sont écartés, ont fait le vide autour du premier banc, se sont reculés et refoulés, se sont agglutinés, mécontents et hargneux, dans les allées latérales d’où l’on ne voit rien, coincés derrières les piliers.

Enfin la messe de la nuit de Noël commence dans la réprobation et la mauvaise humeur, l’incompréhension. On chante à contrecœur Douce Nuit, Sainte Nuit. On chante quand même : Il est né le divin enfant.

Monsieur le Curé est en chaire, et après avoir déclamé la joie de Noël, il fait son sermon traditionnel de partage et d’amour, insistant bien sûr aujourd’hui sur l’accueil des plus déshérités. Il insiste même lourdement, proposant à chacun de recevoir chez lui ces gens sans maison qui ont, tels Marie et Joseph il y a deux mille ans, fait escale dans leur village,. 

– Ne répétons pas l’histoire, insiste-t-il en agitant les mains, ouvrons nos cœurs et nos portes !

L’assemblée baisse la tête, regarde ses souliers, et les pensées se lisent sur les visages : « C’est bien trop petit, chez moi », « Je n’ai pas assez à manger pour toute cette tribu », « Je viens juste de cirer le parquet… », « Si on les appelle les voleurs de poules, il y a une bonne raison ! », « Et pourquoi il ne les reçoit pas au presbytère, lui ? », « Mon chapon ne sera pas assez gros pour tout ce monde ! », « Moi je ne réveillonne pas, je vais aller me coucher en rentrant », « Tu parles, pour qu’ils me fauchent mes bougeoirs en vermeil ! ». Chacun a une bonne raison pour s’éviter la corvée.

Une voix de fillette soudain rompt le silence gêné.

– Et si on faisait un pique-nique ici, dans l’église ? Il y a de la place pour tout le monde…

Un brouhaha, un tohu-bohu enfle et se répercute sous les voûtes. On discute, on vocifère, on gesticule. Monsieur Kalpserski, Maire et décoré, monte prestement l’escalier de la chaire et repousse le Curé :

– Ah vous en avez fait, un bel esclandre !

Le prêtre écarte les mains en faisant la moue, d’un air de dire : « Je ne pouvais pas prévoir… ».

Le Maire tape inutilement sur le bois de la chaire pour faire taire l’assemblée, se meurtrit la main, alors il ôte sa chaussure et frappe, et la dure semelle ferrée écorche la belle patine de la balustrade cirée. Le prêtre fait un geste pour faire cesser le massacre, mais le maire l’écarte d’un geste autoritaire. Enfin la cacophonie s’atténue et l’édile énonce : 

– Je trouve l’idée intéressante, merci de l’avoir suggérée. Mais il faut que Monsieur le Curé soit d’accord pour nous accueillir dans ce lieu saint. 

– Ma foi, répond le prêtre circonspect, rien ne s’y oppose si tout le monde le souhaite ?

Mais voilà que dans la salle à nouveau les discussions reprennent, de plus en plus vives. Un groupe se forme autour de l’opposant politique de Monsieur Kalpserski, Monsieur Beauchamps.

– Nous n’admettons pas que l’église soit profanée par des agapes qui n’ont rien de chrétiennes. Nous quittons ce lieu.

Et ils entraînent derrière eux femmes et enfants, qui renâclent, privés de la perspective d’une joyeuse soirée peu ordinaire.

– On se croirait à Clochemerle, la pissotière en moins ! Grogne le Maire.

Devant l’agitation, le Curé Jonas hésite à reprendre la Messe de Minuit. Finalement il retourne à l’autel, fait signe à l’organiste de jouer. La musique adoucit les mœurs, et la foule se calme. Durant tous ces débats, les bohémiens sont restés regroupés, quelque peu effrayés, dans les premiers bancs, redoutant de voir déferler la maréchaussée pour les obliger à évacuer. 

La messe cependant reprend son cours, chacun s’efforce de prier, mais tous les esprits sont en ébullition. On est en train de chanter l’Agnus Dei lorsque les lustres se mettent à clignoter. Un éclair traverse les travées de part en part, un grondement monstrueux ébranle l’église jusqu’en ses fondements. Une giboulée de grêlons mitraille la toiture. Bizarrement, il arrive que des orages éclatent en décembre et se déversent sur le coq de l’église. L’assemblée est restée pétrifiée. Dans un claquement sec la foudre, dans une lueur monstrueuse, s’abat. Un craquement horrible. Une fumée sulfureuse envahit le chœur. La sacristie a été foudroyée ! Aussitôt branle-bas de combat ! On s’agite, on court, on crie ! Puis on s’organise, on se concerte, tout le monde s’y met, et les manouches coopèrent avec ardeur. L’incendie est rapidement éteint. Mais la toiture est éventrée et le mobilier écrasé. Le Curé Jonas contemple, abasourdi, les dégâts. Puis remercie du fond du cœur que la foudre ne soit pas tombée sur les fidèles. 

La fin de la messe sera un peu bâclée. Les esprits sont préoccupés, et après toutes ces émotions, le dessein d’un repas exquis accélère les répons des fidèles. À peine l’Amen de l’Ite Missa est formulé, voilà que l’agitation reprend. On remue les bancs ; des tréteaux et des planches sont prêtés par le maréchal ferrant, qui vient de marier sa fille ; chacun s’en va quérir les bons plats préparés pour sa famille, qui vont être partagés le long des tables. Le vigneron est parti avec quelques joyeux drilles en quête d’un tonneau de Mareuil nouveau. Les incontournables plateaux de fruits de mer se comptent par dizaines. Le charcutier déverse saucissons et pâtés tout juste refroidis. Des fumets de rôtis envahissent les travées. Les bûches, les chocolats et les friandises sont mis de côté pour le dessert. Et la matrone des gitans arrive avec une belle platée de rissoles, qu’on appelle ici des foutimassons ou des tourtisseaux, mais ceux-là sont fourrés de compote de pommes. Le Curé n’en revient pas d’une telle effervescence et prodigalité. Jamais il n’a vu une table aussi bien garnie. Pour ne pas être en reste, il s’en va chercher quelques bouteilles de son vin de messe, échappées de l’effondrement de la sacristie : un blanc de St Martin qu’il sucre un peu pour éviter les brûlures d’estomac, et qui fera un bon apéritif.

Mais voilà que font irruption sans crier gare Monsieur Bonchamps accompagné de quelques comparses. Il tient sous son bras un petit barillet et s’exclame d’un ton joyeux :

–  Mes amis, j’ai apporté ma fine de dix ans d’âge. Je la gardais pour mon succès aux prochaines élections, mais je crois qu’on va lui faire sa fête ce soir !

Dans l’assistance, on pourrait entendre quelques commentaires peu bienveillants : 

– Tiens, il vient faire sa campagne pour les municipales !

– Toutes les occasions sont bonnes !

– Il a eu peur pour ses fesses !

Mais Monsieur Kalpserski a tendu des bras bienveillants :

– Venez, venez mes amis, vous nous manquiez !

Monsieur le Curé est benoitement installé : on lui a apporté du chœur le lourd fauteuil, et même quelques coussins. Il est content. Autour de lui ses ouailles et les romanichels rient, chantent et plaisantent ensemble. Les notes aigrelettes de l’orgue de barbarie s’insinuent dans le brouhaha et l’enchantent. Les gamins ont envahi l’édifice de leurs jeux, ils font des acrobaties sur les bancs, et même l’un d’eux s’essaie à gravir la chaire par la face Nord. Et les parents ne disent rien, et lui non plus. C’est Noël. 

Soudain l’image de la sacristie dévastée vient le perturber. Puis une pensée rassurante allume une flamme d’espoir « Ma foi, on va la reconstruire, plus fonctionnelle et salubre qu’avant, les bras ne manquent pas. Quant au financement, ma foi, Dieu y pourvoira puisque c’est lui qui l’a détruite ! » 

Le voilà rasséréné, et il balaie du regard l’assemblée. Il aperçoit une jeune femme toute brune, qu’il n’avait pas encore remarquée. Elle tient serrée contre elle un petit bébé, enveloppé de châles aux vives couleurs. Il lui sourit, elle lui sourit en retour. Alors il se tourne vers l’autel où tremblote la petite lumière rouge, et murmure :

– Merci mon Dieu, de nous avoir envoyé ton petit Jésus.

modigliani

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