S'il te plaît, apprivoise-moi…

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A Suzon, ma chérie que j’aime toujours…

Depuis le temps que j’attendais ça… 100 ans et toutes mes dents, enfin tout mon dentier… Ca y est, j’y suis enfin!  : cent balais, c’est tout de même pas banal, un vrai  événement! Ce n’est pas donné à tout le monde, je le sais bien. Et toujours pas besoin de lunettes! Ca, les infirmières, ça les scotche! Du côté de la feuille, ça devient un peu plus compliqué. J’entends un peu moins bien, je l’admets,  mais si c’est pour entendre se plaindre tous les petits vieux, radoter toutes les petites vieilles qui énumèrent tous leurs bobos et le catalogue de leurs médicaments, merci bien! Ah, les vieux, qu’est-ce que ça peut être pénible! C’est bien simple, ça ne devrait pas exister! Sans compter qu’il y en a qui sentent carrément mauvais… Alors là, autant les tuer jeunes!
Et plus ça va et moins je peux les voir, les vieux. Ni les entendre grogner, râler, pigner, se plaindre à tous les saints. Ils sont habillés en vieux, mangent vieux, ne pensent plus ou alors de la bouillie. Ah, c’est sûr, quand je débarque avec mon blouson doré, c’est la révolution chez les croulants. Ils se négligent, se laissent aller. Quant à elles, elles ont perdu le sens de la coquetterie et du maquillage, bref de la féminité. Tous ces fantômes ont l’air d’attendre en errant de s’habiller de leur dernier suaire. Bref des morts-vivants en sursis ou en déambulateurs…

Moi, j’ai dix ans dans ma tête. Un peu plus dans mes artères. J’ai toujours su m’entretenir: quand on a été meneuse de revue, on fait des exercices d’assouplissements quotidiens. Et si je ne m’étais pas cassé le col du fémur à 91 ans, je pourrais encore faire le grand écart. Et ceux qui pensent que cela devait faire ventouse, ils risquent un coup de sac bien placé, non mais!

Un des secrets de ma longévité: avoir toujours chanté, plus ou moins faux comme une casserole mais dans le bon tempo. Le sens du rythme, c’est essentiel chez les artistes… L’autre secret, c’est de ne m’être jamais privée de rien mais sans excès. Une hygiène de vie parfaite , question de discipline. A notre époque, notre père nous élevait à la dure, en clair à coups de baffes pour toute erreur. Radical. Il était transformiste et avec mes sœurs nous étions ses aides. Une vraie vie d’enfants de la balle…  Il avait la main leste, le père et ne faisait pas dans la dentelle… Je me suis sauvée dès que j’ai atteint l’âge de la majorité légale. Une véritable libération d’une vie d’esclave. Mes soeurs n’ont pas osé suivre mais elles m’ont envié et regretté plus tard leur lâcheté ou l’emprise paternelle.

Mais ce n’est pas moi qui vais me plaindre. Pas le genre de la maison. Aucun regret dans la vie sinon que Pierre, mon mari, nous a quittés trop tôt. J’étais parfaitement heureuse avec lui, directeur d’école en pleine campagne, en pleine Beauce, pour ne pas dire en pleine brousse… Un avantage tout de même pendant la guerre: on n’a pas vraiment connu de privations.  Nous n’avons pas pu avoir d’enfants, c’est un peu dommage. Surtout que nous en avons adopté une , qui nous a fort déçu. Nous avons fait tout notre possible, je crois, pour l’élever au mieux mais elle n’a jamais accepté sa condition et nous a faits payer cher le fait de n’être pas ses vrais parents….

Pour mes 100 ans,, je me mets toute en bleu, ma couleur préférée, avec des talons aiguilles assortis. On va guincher et je ne serai pas la dernière, croyez-moi! Une coupe de champagne, sans eau… Je sais que mes amis ont prévu les choses en grand. Faire la fête, il faut savoir en profiter. Quand je pense à tous ceux qui ont disparu autour de moi. Ca a fait du vide et personne ou presque de ma génération. Je connais une voisine qui se réjouissait de voir chaque jour de nouveaux noms dans la rubrique nécrologie du journal local: « Encore ça de moins » riait-elle , cette vielle sorcière, en pensant qu’elle était la survivante bénie des Dieux. A elle aussi, le tour est venu… et ne l’a pas épargné. On aurait dit qu’elle était morte d’étonnement de pouvoir mourir.

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Ce n’est pas grand chose, la mort. Moi, personnellement, je n’y crois pas. J’ai tant vécu que j’ai bien profité et que ma disparition semblera moins injuste que celle d’un enfant , d’un accidenté de la route ou d’une victime de maladie. Quand on a eu une vie bien remplie, on sait la chance qu’on a eue. Je n’ai même jamais été vraiment malade: comment aurais-je droit de me plaindre? A cent ans et toute sa tête, un corps qui répond encore très bien, que demander d’autre? On a dû m’oublier là-haut… Un jour, je m’éteindrai comme une chandelle ou je ne me réveillerai pas et voilà tout.

Franchement, je ne voudrais pas ressembler à ce gars qui a aussi fini centenaire et décoré pour avoir fait 14-18 de la Légion d’honneur. Un journaliste lui demandait: « Qu’attendez-vous maintenant de la vie? ». Il avait répondu avec amertume: « Rien. De mourir. D’en finir. La vie me fatigue. Même cette décoration, je ne la mérite pas. Ceux qui devraient l’avoir, ce sont ceux qui y sont restés, au front, dans les tranchées. Moi, je m’étais planqué à l’arrière, comme tous ceux qui avaient pu en faire autant. Je n’ai rien d’un héros. Ces décorations, ce sont des mascarades. »

Je vais fêter mes 100 ans. En grand. Et après? Il risque de ne pas y avoir d’après à Saint-Germain des prés… J’ai mis un paquet de temps avant d’y arriver… Rendez-vous dans 100 ans? Peut-être pas quand même: ça ferait des jaloux, des histoires à n’en plus finir entre celui qui sera le dernier… au dernier survivant! Et qui gagne quoi? Le plaisir solitaire de les avoir tous enterrés… J’ai de plus saines distractions. Sans partage, rien n’a vraiment de prix. J’ai le privilège de l’âge, paraît-il… Ca me fait une belle jambe. Il y a des privilèges qui sonnent comme autant de pièges et d’arnaques à la vie.  Je crois que je vais devoir sagement limité mon horizon à 1 an… Sagement, voilà qui ne me ressemble en rien… C’est peut-être ça le commencement de la vieillesse…

 

 

Commentaires sur: "Nouvelles de l’Extrême n°9: Je fête mes 100 ans" (3)

  1. Elle a l’air vraiment en forme

    • C’est effectivement le jour de ses 100 ans. Elle est partie un an et demi plus tard, le 3 février 2015. Qu’elle était jeune dans sa tête!

  2. clem a dit:

    Fantastique 💖

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