S'il te plaît, apprivoise-moi…

Archives de la catégorie ‘nouvelles de la Brenne et du Berry’

12 expressions typiquement berrichonnes

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En goguette à la campagne, il nous arrive souvent d’entendre des expressions que l’on ne comprend pas toujours ! En Berry, la campagne est partout et les expressions sont nombreuses… Pour vous éviter ce grand moment de solitude où on ne sait jamais trop quoi répondre, voici 12 mots « per parler do la lingue berrichoune » !

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1. « J’arrête pas de tazonner »
 

C’est notre mot star local ! Je tazonne, tu tazonnes, il tazonne… C’est notre spécialité ! En Berry on adore tazonner entre tazons  Autrement dit, on aime prendre notre temps…
2. Ca va ti ? / Pis toué ??
Manière assez sympathique et courtoise de vous demander « comment ça va ? »

3. « bonsoir !! »
Jusque là tout va bien, rien d’extravagant… sauf qu’en Berry on dit bonsoir à toute heure de la journée, même le matin !
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4. « Où qu’c’est qu’il a mis ses patins !
Si quand on vous dit « patin », vous pensez à vos confortables chaussons plutôt qu’à leurs cousins à roulettes, bienvenue au club, vous êtes un vrai berrichon !
5. « I va tomber un agat d’iau »
 
Non ce n’est pas une insulte ! Agat d’iau signifie en patoué berrichon « forte averse ». On dit dans ce cas « I va tomber un agat d’iau ».

6. « Ben mon p’tit gars ! »

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En 4 mots, bien pratique pour exprimer l’étonnement ou parfois l’exaspération. Son pendant féminin pourrait être dans le même registre « Ben dame… » qui se dit aussi chez nous…
7. « Un p’tit pochon
Certains mots ont la dent dure, c’est le cas de « pochon », devenu une vraie manie dans la bouche des berrichons pur souche ! Au départ, il désigne plutôt un sac de toile ou de papier mais on aime tellement ce mot qu’on l’utilise aussi pour les sacs en plastique !

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8. « T’as ti vu eul’gamin ?! »

En Berry c’est une véritable institution que de dire « eul » pour « le ». Exemple : eul’ Marcel, eul’patin, eul’bouzou… pour ces derniers mots, attendre la saison 2

9. « I s’en va tailler la bouch’ture »

Autant vous dire qu’on y tient à nos bouch’tures (haies) ! C’est pas pour rien que le bocage berrichon est considéré comme l’un des mieux préservés de France !

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10. « Epipapu »

Littéralement « Et puis pas plus » ou « Y a rien à ajouter ». Ponctue quelques fois la fin de nos phrases quand on a plus rien à dire. Outre le fait que ce mot est très pratique pour le scrabble, c’est aussi depuis plus de 10 ans un festival de rock / skate qui a lieu tous les étés à La Châtre.

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11. « Ça caille pas chaud ! »

Pas que les hivers sont rudes en Berry mais il peut faire frisquet la preuve !

12. « L’r’garde par la bouinotte »
En patois berrichon, une bouinotte est une petite fenêtre ou une lucarne. Ce mot rigolo a donné son titre à un très chouette magazine dédié à la culture berrichonne : La Bouinotte.

En Berry on tazonne, on bouine, on dit ça va ti ? et c’est ça qu’est bon !
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Contes et nouvelles beauceronnes n°18: La mare aux Diables de Vérigny

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Peu avant la Première Guerre mondiale,  tout près du château de Vérigny,  une famille d’ humbles paysans coulait une vie tranquille ou presque. Cette existence était simple, rustique voire rude mais personne n aurait songé à se plaindre.

Eléonore, huit ans, et son frère François,  d’un an son cadet, étaient inséparables.  La hantise de leurs parents était qu ils tombassent dans l’une ou l’autre mares de la commune. Il faut dire qu ils avaient perdus deux enfants, l’ un retrouvé au fond d’un puits, l’autre noyé dans une petite mare qui portait le nom inquiétant de « Mare aux Diables ».

Pour dissuader les enfants d’  approcher ces lieux maudits, on ne cessait aux veillées de rapporter ces lieux maudits, on ne cessait aux veillées de rapporter voire d inventer des légendes,  notamment celle de la Mère Louisine, être fantastique censé vivre au fonds des puits et qui attirait les enfants imprudents se penchant au dessus des margelles.

En vain. Eléonore et François n’avaient de cesse de vouloir jouer du côté de la mare aux Diables.  Ils s étaient persuadés que sous les lentilles et les nénuphars se cachait un trésor.

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Nos aventuriers draguaient consciencieusement avec une épuisette de fortune les berges incertaines de la mare. Au début,  ils multiplièrent les précautions autant parce que on ne sait jamais il n aurait pas fallu déranger les Diables gardiens du trésor qui allait faire d eux une famille aisée que pour ne pas abîmer leurs pauvres hardes,  au risque de se faire houspiller d importance par leurs parents. Sans compter que braver l’interdiction ou les recommandations sévères de leurs géniteurs pouvait  s’avérer cuisant: les taloches et les coups de pied dans le derrière étaient monnaie courante à une époque où les mioches n étaient pas mis sur des piedestals et traités en capricieux enfants rois.

Malgré de multiples tentatives,  les deux enfants ne réussirent pas à mettre la main sur le trésor.  Il ne se decouragèrent nullement pour autant. Eléonore eut une idée lumineuse:

« Si nous allions à la mare de nuit, nous pourrions peut être apercevoir l’or briller au fond de l’eau ou les perles d’un collier.  On ne risque rien ou presque à essayer. « 

Dès la nuit suivante, les deux gamins sortirent subrepticement de leur chambre par la fenêtre , une fois assurés que leurs parents étaient profondément endormis. De sonores ronflements attestèrent que la voie était libre.

Grâce à la pleine lune, Eléonore et François rejoignirent la mare sans difficulté puis se postèrent pour pouvoir scruter l’eau, leurs yeux s’habituant doucement dans la pénombre. Ils se rendirent compte que cette mare avait un côté inquiétant avec cette ronde d’arbres sabbatique. Le vent faisait cliqueter les feuilles et les branches semblaient grincer de vieillesse. S’ils n’avaient pas été concentrés sur leur quête, ils auraient vite imaginer qu’une ou plusieurs sorcières hantaient ce lieu et se moquaient d’eux. Le froid semblait remonter de la mare nullement sereine: il s’y passait des choses mais impossible de dire quoi tant où était confus, feutré avec des sortes de petits cris étranglés. Bref, rien de rassurant pour nos deux jeunes aventuriers.

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Au bout d’un quart d’heure, ils commencèrent à être déçus car l’idée d’Eléonore ne se concrétisait pas par de lumineuses pièces dorées qui se seraient ainsi signalées par leur éclat.

Tout à coup, un bouillonnement de plus en plus intense se produisit au milieu de la mare. les enfants se tassèrent sur eux-mêmes, intrigués, vaguement inquiets tout de même. et si un Diable allait surgir de cette eau opaque, saumâtre, boueuse?

Blottis l’un contre l’autre, plus curieux encore qu’apeurés, ils écarquillaient les yeux en retenant leur respiration pour ne pas se faire repérer. La tête puis le dos d’un homme apparurent lentement . L’individu ne pouvait les voir. Mais que faisait-il ainsi, dévêtu, dans une mare glacée au beau milieu de la nuit?

Il semblait nager, insouciant. Soudain, il leur fit face. Il pouvait avoir entre vingt et trente ans, souriant, nullement terrifiant. Assurément, il ne pouvait être un diable…

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François, intrépide, se leva et l’interpella:

« Eh, Monsieur, qui êtes-vous? « 

Le jeune homme répliqua aussitôt d’une voix suave:

-« Et toi, mon garçon, que fais-tu là?« 

Eléonore se leva à son tour:

« Vous n’avez pas froid? Voulez-vous qu’on aille vous chercher des affaires pour vous sécher et vous habiller? »

« – Non, merci. C’est gentil mais c’est inutile… »

– « Pourquoi est-ce inutile? Vous n’allez pas rester comme ça, tout de même? « 

– « Je crains que si. Je ne suis pas un homme mais …un triton… »

« Qu’entendez-vous par là? Vous n’êtes pas le Diable tout de même? »

– « Non, ne craignez rien. Je ne suis plus un homme , c’est tout. Regardez… »

Il fit claquer une énorme queue comme en ont les sirènes. Il n’avait pas de jambes ni de pieds mais cet appendice caudal qu’on ne rencontre habituellement que dans les contes et légendes.

Eléonore et François se regardèrent , étonnés de ne pas être plus effrayés que ça, excités plutôt de vivre un moment d’aventure exceptionnel.

– » Mais comment cela vous est-il arrivé? Vous avez été à moitié dévoré par un poisson géant? » s’enquit François.

« Non, répondit l’homme-sirène. Je suis victime d’un sort que j’ai accepté. Je suis ma propre victime. »

 

 

 « Vous voulez dire que vous vous êtes sacrifié? » crut deviner Eléonore

 « Oui, c’est bien ça. Je me suis sacrifié par amour. Figurez-vous que dans cette mare, avant moi y demeurait une sirène. Comme vous, une nuit, je l’ai découverte se baignant ici. J’en suis devenu éperdument amoureux. Elle de même. Nous nagions chaque nuit pendant des heures, comme deux dauphins.

Un jour, je surpris ma compagne qui pleurait. « J’aurais voulu te donner un enfant. Mais les sirènes ne peuvent pas enfanter ». C’est moi qui lui ai proposé de redevenir une femme tandis que je prendrai sa place. Malheureusement, l’accouchement fut très  difficile. Ni elle ni le bébé n’ont survécu. Je suis condamné à rester prisonnier de cette mare jusqu’à la fin de mes jours…

Mais, maintenant que je vous connais, peut-être pourrions nous devenir amis. Ma solitude deviendrait plus légère… »

Eléonore se tourna vers François avec gravité:

« Tout compte fait, je crois que nous avons trouvé notre trésor… »

 

TGV Paris-Toulon le 6 mai 2015

 

Contes et Nouvelles de la Brenne n°9: Cistude attitude (inédit)

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La tortue bénéficie d’une réputation flatteuse que notre bon La Fontaine a largement contribué à développer). Le pataud animal à carapace est devenu le symbole de la persévérance, de la prévoyance voire de l’intelligence. Avec un bon sens tout paysan, elle réussit l’impensable: battre à la course l’insouciant et surdoué lièvre. C’est la revanche des humbles, de la vertu, du rigorisme besogneux.

Il est vrai que dans le monde la tortue a un statut privilégié: en Polynésie, elle est associée à la longévité et à la fertilité, tout comme en Afrique d’ailleurs. Au Japon, elle est associée à la chance et elle est considérée comme un animal de bon augure censé apporter… 10.000 ans de bonheur, excusez du peu!

En Chine, elle passe carrément pour détenir les secrets de la Terre. Quant aux récits amérindiens, ils lui donnent aussi un rôle cosmogonique, contribuant par sa sagesse à bâtir le monde: rien que ça!

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Modestes, humbles, travailleuses comme des fourmis en mode ralenti depuis la préhistoire, certaines tortues se dirent finalement que c’était le moment de passer à autre chose, de profiter de leurs qualités reconnues par tous pour prétendre légitimement à plus d’ambition. Pour tout dire , leurs carapaces et leurs chevilles gonflèrent. Elles se montèrent le bourrichon et se mirent à rêver de pouvoir. Elles ne se contentèrent pas d’en rêver puisqu’une soixantaine d’entre elles se fédérèrent et se jurèrent de renverser une divinité celte locale, Morrigan, déesse tout à la fois du chaudron, de l’Au-delà et de la Réincarnation mais aussi du bannissement, des anguilles , des loups, des Têtes coupées et des Créateurs.

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Cette Morrigan vivait sur une éminence au-dessus de la Creuse. On a trouvé une représentation d’elle et une inscription votive sur un vase et une seconde sur un arbre du site d’Argentomagnus. Malgré tous ses pouvoirs, elle était plutôt nonchalante et passait le plus clair de son temps à se baigner et à se coiffer, activités on ne peut plus inoffensives.

La légion de carapaces mouillées se mit en formation commando et plongea en file indienne dans la Creuse. La tactique était de débarquer en bombe comme autant de chevaux de Troie , histoire d’encercler Morrigan et de l’obliger à abdiquer. 

Le commando de choc approcha de la rive avec une prudente proverbiale, dans le plus parfait silence. Morrigan n’était pas née de la dernière averse. Elle perçut le danger au chant des oiseaux -certains se tenant brusquement , d’autres s’époumonant davantage: à chacun ses oies du Capitole. Morrigan eut tôt fait d’apercevoir la colonne de carapaces dans son miroir. 

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Elle se douta bien que cette délégation de tortues n’était pas venue lui offrir des caramels. « Que me veulent ces imbéciles au patron osseux?  » Entrant dans une sainte colère , la divine celte fondit sur les insurgés, prit la première  et profita de la forme de galet de la carapace pour la jeter de toutes ses forces loin, loin sur la Creuse… Par ricochet, et sous la violence du lancer, elle l’envoya dans la région la plus déshéritée, la plus désolée et désolante du coin: la Brenne.

Les soixante spécimens suivirent le même chemin, leur carapace devenant de plus en plus molle au fil des ricochets. Décidemment, rouler sa bosse n’avait pas que du bon! 

La déroute fut totale. C’est depuis lors que les fistules se sont réfugiées dans les eaux troubles et vaseuses des étangs de Brenne, histoire de faire oublier leur lamentable épopée. Plus pusillanimes que jamais, ces tortues revinrent à la plus modeste des humiliés, craignant l’ire de Morrigan, n’osant sortir la tête hors de l’eau que pour prendre le soleil sur leurs écailles aussi molles que leur indolence. Ne vous étonnez pas que ces fistules se soient exilées dans cette Brenne humble et abandonnée des Dieux.

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Quant à Morrigan, la déesse celte, elle quitta cette région trop humide à son gré et changea même d’identité et de mythologie. Aujourd’hui, à la place de son sanctuaire, à Argenton-sur-Creuse trône une statue monumentale et couronnée de la Vierge dorée sur tranche à l’or fin. 

La déesse celta adopta le culte gréco-romain et alla se mirer plus au sud sous le nom de Vénus-Aphrodite. Un certain Botticelli a rendu hommage à sa beauté sortant des ondes et d’une protectrice coquille saint-Jacques.


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 Elle put ainu exposer sa nudité naïve sans être importunée par une bande de carapaces belliqueuses et va-t-en guerre avec retour de bâton sur coquilles de noix…

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Nouvelles du Berry et de la Brenne n° 8: Le Vent d’avant (inédit)


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Le vent de Brenne est un vent bourru, humide, à la moustache si fraîche qu’il fait fuir la plupart des visiteurs. Il est si malin que c’est seulement tôt le matins ou après le départ de ces visiteurs qu’il arrive, l’oeil gourmand, pour prendre d’assaut les ruines d’un lourd château. Il a suffi de cinq ou six siècles pour que le massif ouvrage des hommes ne soit ouvert à tous les courants d’air, que les fiers étendards d’autrefois ne croulent à terre , que le donjon et ses créneaux n’effacent à jamais les figures des preux chevaliers, des donzelles jadis tellement courtisées…

Le vent bourru balaie aujourd’hui la cour des puissants d’autrefois et remplace les farouches coursiers d’antan en chassant dérisoirement les papiers gras. Le vent de la Brenne connaît trop bien ces hommes orgueilleux qui mesurent le temps du bout de leur nez si court: lui hausse les épaules en ricanant: ils ont beau être éternellement mourants, chaque spirale des jours est une vis sans fin, une fin en soi, un non recommencement perpétuel.

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La lumière de Brenne est comme son parent, le vent bourru: fantasque, indomptable et si audacieux. Son lieu de prédilection: les ruines d’une collégiale. La toiture est disjointe, les piliers humides, les gargouilles servent de nids à de sinistres corbeaux. Plus personne n’élève la voix pour louer le Seigneur. Plus personne n’étudie de psaume, plus personne ne commande pour enrichir cette région en apparence si peu favorisée des Dieux. Elle a l’air désertée , ingrate: seule une poignée de femmes et d’hommes n’ont pas renoncé à l’aimer. La lumière caméléon se signe et prie pour qu’un jour, peut-être, de nouveau les hommes croient au ciel .

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Une chose merveilleuse, extraordinaire réunit le vent et la lumière : chaque mois, le même jour, une petite fille de 4 ou 5 ans peut-être vient s’endormir dans le choeur de l’abbatiale vide. Comme l’âne et le boeuf de la crèche, ils réchauffent de leur souffle tiède l’enfant venue de nulle part. Tout est irrémédiablement suspendu au silence protecteur. Seul un renard sorti d’on ne sait où se permet d’assister à ce tendre moment d’éternité. La Brenne retrouve alors son âme.

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