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Conte de Noël 2016 n°7: « La crèche vivante » par Armande

Dans la nuit, les cloches sonnaient à toute volée, appelant les fidèles pour la
Messe de Noël. Quelques flocons de neige virevoltaient. Les groupes emmitouflés
se pressaient vers les vitraux illuminés de l’église, havre rassurant dans le froid et les
ténèbres.
Monsieur le Curé avait eu l’idée cette année de faire une crèche vivante.
Dans un coin de la chapelle de la Vierge, avec l’aide du sacristain et des enfants de
chœur, il avait échafaudé un petit hangar53boeuf
recouvert de tôles moussues, dans lequel
Fernand, le plus proche fermier, était
venu déposer quelques bottes de paille et
un bœuf, qui pour l’heure ruminait,
béatement couché sur le chaume. L’âne
avait été prêté par la Claudine. Il
regardait de son œil doux les gens
s’installer. Les enfants, excités et curieux,
s’avançaient et lui lançaient quelques
brindilles, aussitôt rabroués par leurs
parents. L’orgue soudain entonna les
premières notes du chant d’accueil.
Cadichon, affolé, se cabra et se mit à
braire avec ardeur. Hi Han ! Hi Han ! Hi
à calmer la bête terrifiée. L’organiste, rouspétant contre les initiatives du curé, se
Han ! Quel chahut dans l’église ! Le
sacristain se précipita et eut bien du mal
remit à jouer mezza voce, redoutant un nouvel esclandre. Enfin Monsieur le Curé put
commencer la lecture de l’Evangile.
« En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et chacun allait se faire inscrire dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David. Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. Or, pendant qu’ils étaient là, arrivèrent les jours où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. »

Une crèche vivante simplement faite du plaisir d'être ensemble.

C’est à ce moment-là que Saint Joseph et la Vierge Marie tenant l’Enfant
Jésus devaient se présenter. Lorsqu’ils firent irruption et s’installèrent entre le bœuf
et l’âne gris, les fidèles des rangs les plus proches se mirent à murmurer, à
s’interpeler, se pousser du coude, à s’apostropher et chacun dans les bancs,
derrière, se tordait le cou pour voir et essayer de comprendre le motif de cette
effervescence.
– Mais c’est la Josette qu’ils ont pris pour faire la Vierge! Cette
dévergondée !
Léonard !
– Elle ne sait même pas qui est le père de son enfant !
– C’est peut-être le Saint-Esprit ?
– Quel scandale !
– Et St Joseph ! Vous avez vu qui ils ont mis en St Joseph ? Le vieux
– Un vieux vicieux et une dépravée ! C’est honteux !
– Il fallait quelqu’un avec une barbe…
– Mais n’importe qui de propre et honnête peut se laisser pousser la barbe !
– Et venir mettre un vrai nouveau-né à côté d’un bœuf et d’un âne ! Dans la
paille ! C’est scandaleux, répugnant, infâme !
– Dans la chapelle de la Vierge, en plus !
7aed93_0958fb06c15c4c7588cd3820b1de2a7aBref, le chahut enflait, la réprobation s’exaspérait. On montrait du doigt, on
invectivait, et même des injures fusèrent dans l’enceinte de la maison de Dieu.
Monsieur le Curé avait bien du mal à se faire entendre. Il saisit la sonnette
de la consécration et se mit à l’agiter furieusement, ce qui ramena quelque calme
dans l’assemblée. Mais on entendait encore de ci de là quelques invectives et
propos insultants.
Le prêtre put enfin ouvrir la bouche. Il morigéna sévèrement son auditoire,
traitant de mécréants et d’égoïstes ceux qui ne prenaient pas en pitié les plus
pauvres et les moins bien lotis qu’eux. Il fulmina un moment, puis s’arrêta lorsqu’il
s’aperçut que les fidèles, l’un après l’autre, puis par familles entières, quittaient le
lieu saint.
– Mais attendez, pourquoi partez-vous ? Ce soir c’est la nuit de Noël où
chacun ouvre son cœur et sa porte pour accueillir l’enfant Jésus, l’enfant pauvre, les
déshérités et les malheureux, et vous, vous partez, vous refusez l’amour qui vous
est donné, et vous refusez de donner à votre tour ?
Il restait là, le pauvre curé, les bras ballants, défait et désespéré. La jeune
maman s’était recroquevillée sur son bébé pour le protéger de toute cette haine
qu’on déversait sur eux. Saint Joseph avait posé sur son épaule une main
protectrice qui se serait voulue rassurante, mais qui tremblait. Tout à coup le bébé
se mit à hoqueter, puis ses cris fusèrent et furent répercutés longuement sous les
voûtes ancestrales de la petite église.

creche-vivante
Alors ceux qui sortaient hésitèrent. Oui, il y avait là un nouveau-né, un bébé
pur et sans faute, un bébé innocent. Sa mère n’était pas vierge certes, tout le monde
le savait, mais c’était une pauvre fille, qui avait été violée et violentée, et de ce fait
rejetée de tous. Mais était-ce de sa faute ? Quant au St Joseph, certes il n’était pas
bien propre, pas bien futé, mais pas mauvais bougre au fond, il rendait service aux
uns et aux autres moyennant une soupe ou un morceau de lard. Bien sûr, on aurait
préféré que ce soit le fils du charcutier ou la fille du boulanger, gens respectables
sinon honnêtes, qui soient choisis, mais le curé avait raison quelque part, à Noël il
faut ouvrir son cœur…
Petit à petit, les gens reprirent en silence leur place dans les bancs. Le bébé
maintenant tétait goulument le sein de sa mère et les femmes leur jetaient des
coups d’œil envieux. Saint-Joseph, gêné, tournait ostensiblement le dos, et caressait
les oreilles du bœuf pour ne pas montrer son trouble.
Monsieur le Curé reprit la lecture de l’Évangile.
« Dans les environs se trouvaient des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur s’approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte, mais l’ange leur dit :
« Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire.

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Il était prévu que les bergers et leurs moutons rejoignent la crèche. Ils
arrivèrent du fond de l’église en troupeau serré, avec le chien en serre-file. Certains
pensaient que tout ça n’avait pas grand-chose à voir avec une messe de minuit, et
leur certitude fut confirmée que ce furent les rois mages qui défilèrent. Comme les
chameaux sont rares dans nos campagnes, c’étaient deux gus sous une pelisse qui
figuraient la bête exotique, ce qui provoqua des éclats de rire parmi les enfants et
des protestations chez les paroissiens scandalisés. Quelqu’un cria :
– On se croirait au cirque !
Lorsque tout ce monde fut regroupé autour de la crèche, les moutons un
peu perdus allant et venant dans les allées, bêlant et broutant le bas des manteaux,
le prêtre reprit :
« Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! »
L’orgue entonna un Alleluia joyeux que l’assemblée reprit, d’abord avec réticence, puis avec de plus en plus d’ardeur, tant il est vrai que les pleurs d’un petit enfant peuvent changer les cœurs les plus endurcis.
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Conte de Noël 2016 n°8 : Le sourire de Noël par Nadia Bourgeois/ Gaïa blog: Transfigurer le monde

Le sourire est le chemin qui mène à la métamorphose.

C’est bientôt noël et nous nous affairons tous activement pour offrir des cadeaux à ceux que nous aimons et ce, pour voir leur visage s’illuminer de ce sourire que nous attendons en retour et nous rend si heureux. Alors, n’oubliez pas d’offrir un sourire ! En attendant, je vous offre un petit texte juste comme ça, pour sourire.

Demain c’est noël. J’ai envie de faire un cadeau qui vient du cœur, un cadeau particulier. J’ai déjà ma petite idée en franchissant la porte de la boutique devant laquelle je passe tous les matins. Je reconnais le vendeur à l’air triste. Les épaules voûtées, il s’applique à ranger des coffrets cadeaux en forme de bouches énormes derrière le comptoir. Il relève pesamment la tête et me lance un regard laconique épinglé au-dessus d’un visage figé dans ses rides d’amertume.
– Vous désirez ?
… Un sourire s’il vous plaît. Il continue à ranger les coffrets.
– Quel modèle ?
… C’est-à-dire ?
– Un sourire franc, massif, narquois, hypocrite, large, commercial, timide… je vais pas vous énumérer toute la liste !
– Je n’y avais pas réfléchi, je… L’homme s’impatiente un peu.
– Sinon, j’ai les coffrets spécial noël à prix promo. Il désigne un coffret doré posé sur le présentoir prévu à cet effet. Juste au-dessous, il est écrit :
« Sourire glacial ».
– Je désire simplement un sourire chaleureux.
L’homme hausse les épaules et repose le coffret.
– C’est vous qui voyez. Quelle quantité ?
Je suis abasourdie.
– Comment, quelle quantité ? Un sourire peut-il être pesé ?
– Non, je veux dire, pourquoi un seul sourire quand vous avez la possibilité d’en avoir toute une variété ?
– Un seul suffira pour commencer, merci.
– C’est pour consommer sur place ou à emporter ? Vous pouvez l’essayer si vous le souhaitez, le miroir est à côté.
– Oh, non, ça ira, c’est pour offrir. Pouvez-vous l’emballer ?
– Oui, il faudra ajouter un supplément pour l’emballage.
– Entendu. Vous acceptez les bonnes intentions ?
– Non, la maison ne se contente pas de promesses.
-Vous prenez les mains tendues ?
– Non, ce n’est pas assez lucratif. Excepté si vos mains sont pleines, bien entendu.
– Oh, je vois… Je lui tends un billet.
L’homme l’encaisse rapidement, me fait un paquet et me tend mon ticket de caisse sans modifier son expression. Je le glisse dans mon porte-monnaie et je reste là, sans bouger. Il lève un sourcil interrogateur. Je brandis le paquet avec mon plus beau sourire et je lui dis :
– Tenez, c’est pour vous.
– Qu’est-ce… C’est une blague ?
– Non, monsieur, je suis sérieuse. Vous vendez des sourires, mais vous semblez avoir perdu le vôtre. Joyeux noël !
La stupéfaction passée, l’homme m’offre un large sourire.

Nadia Bourgeois

https://nadiabourgeois.wordpress.com/

Conte de Noël d’Armande: La messe de minuit est sonnée

LA MESSE DE MINUIT EST SONNÉE

 

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Dans ce petit village de Vendée, la messe de minuit est sonnée, les villageois se hâtent vers l’Église illuminée. Ils se pressent, emmitouflés dans leurs plus belles pelisses, ils ont aux pieds leurs chaussures fourrées et ferrées pour marcher dans la neige gelée, insolite par ici. Mais les enfants ravis patinent et s’effondrent parfois, se relèvent poudrés de blanc, réprimandés par leurs parents soucieux du qu’en dira-t-on.

Sur le seuil de l’église, un peu camouflé dans l’ombre, un homme joue de l’orgue de Barbarie. Les airs de Noël s’égrènent dans la nuit et les cœurs s’attendrissent. Mais qui donc est ce mendiant ? Feu le vieil Anasthase, à qui l’on s’était habitué, aurait-il un successeur ? Qui donc le remplace ? Les femmes essaient de scruter l’ombre pour découvrir le visage de l’intrus et décident d’attendre la fin de l’office pour laisser tomber la petite pièce qu’elles avaient préparée parce que c’est Noël.

Mais une fois le porche passé, on se bouscule, on se recule. Qui sont-ils, ceux-là ? Une tribu entière, à la peau basanée, bizarrement accoutrée, est agglutinée sur les derniers bancs, les plus proches de la sortie. Il y a des gamins, des vieux, une matrone, des jeunes filles, des grands gars, toute une nichée de gitans, ma parole ! Ou des clandestins si ça se trouve ! Les fidèles font un détour avec des regards torves, pour rejoindre leurs places assignées. Comment Monsieur le Curé accepte-t-il ces étrangers dans son église ? D’ailleurs, une bonne âme se rend à petits pas pressés jusqu’à la sacristie pour informer le prêtre de ces usurpateurs dans les lieux saints. Mais le curé, bonasse, leur répond d’un revers de main que ce sont des chrétiens comme vous et moi, et qu’il n’y a aucune raison de prendre ombrage de leur présence. N’empêche. Chacun se retourne à demi pour observer ce troupeau au teint trop sombre, aux habits hétéroclites trop colorés, de drôles de chrétiens, pour sûr.


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Monsieur le Curé Jonas  dans sa chasuble de fête blanche, fait son entrée, précédé des quatre enfants de chœur parés de leur surplis immaculé sur la soutanelle rouge. 

 Il jette un coup d’œil à l’assemblée, et sans crier gare se précipite vers le fond de l’église et invite les romanichels à avancer jusqu’aux premiers bancs. Il repousse les honnêtes gens dont la place est assignée par l’usage, leur demande de se mettre plus loin, et invite les intrus à s’installer à leur place, les réconfortant et les rassurant, au milieu des allusions peu amènes et des insultes qui fusent à mi-voix. Les fidèles se sont écartés, ont fait le vide autour du premier banc, se sont reculés et refoulés, se sont agglutinés, mécontents et hargneux, dans les allées latérales d’où l’on ne voit rien, coincés derrières les piliers.

Enfin la messe de la nuit de Noël commence dans la réprobation et la mauvaise humeur, l’incompréhension. On chante à contrecœur Douce Nuit, Sainte Nuit. On chante quand même : Il est né le divin enfant.

Monsieur le Curé est en chaire, et après avoir déclamé la joie de Noël, il fait son sermon traditionnel de partage et d’amour, insistant bien sûr aujourd’hui sur l’accueil des plus déshérités. Il insiste même lourdement, proposant à chacun de recevoir chez lui ces gens sans maison qui ont, tels Marie et Joseph il y a deux mille ans, fait escale dans leur village,. 

– Ne répétons pas l’histoire, insiste-t-il en agitant les mains, ouvrons nos cœurs et nos portes !

L’assemblée baisse la tête, regarde ses souliers, et les pensées se lisent sur les visages : « C’est bien trop petit, chez moi », « Je n’ai pas assez à manger pour toute cette tribu », « Je viens juste de cirer le parquet… », « Si on les appelle les voleurs de poules, il y a une bonne raison ! », « Et pourquoi il ne les reçoit pas au presbytère, lui ? », « Mon chapon ne sera pas assez gros pour tout ce monde ! », « Moi je ne réveillonne pas, je vais aller me coucher en rentrant », « Tu parles, pour qu’ils me fauchent mes bougeoirs en vermeil ! ». Chacun a une bonne raison pour s’éviter la corvée.

Une voix de fillette soudain rompt le silence gêné.

– Et si on faisait un pique-nique ici, dans l’église ? Il y a de la place pour tout le monde…

Un brouhaha, un tohu-bohu enfle et se répercute sous les voûtes. On discute, on vocifère, on gesticule. Monsieur Kalpserski, Maire et décoré, monte prestement l’escalier de la chaire et repousse le Curé :

– Ah vous en avez fait, un bel esclandre !

Le prêtre écarte les mains en faisant la moue, d’un air de dire : « Je ne pouvais pas prévoir… ».

Le Maire tape inutilement sur le bois de la chaire pour faire taire l’assemblée, se meurtrit la main, alors il ôte sa chaussure et frappe, et la dure semelle ferrée écorche la belle patine de la balustrade cirée. Le prêtre fait un geste pour faire cesser le massacre, mais le maire l’écarte d’un geste autoritaire. Enfin la cacophonie s’atténue et l’édile énonce : 

– Je trouve l’idée intéressante, merci de l’avoir suggérée. Mais il faut que Monsieur le Curé soit d’accord pour nous accueillir dans ce lieu saint. 

– Ma foi, répond le prêtre circonspect, rien ne s’y oppose si tout le monde le souhaite ?

Mais voilà que dans la salle à nouveau les discussions reprennent, de plus en plus vives. Un groupe se forme autour de l’opposant politique de Monsieur Kalpserski, Monsieur Beauchamps.

– Nous n’admettons pas que l’église soit profanée par des agapes qui n’ont rien de chrétiennes. Nous quittons ce lieu.

Et ils entraînent derrière eux femmes et enfants, qui renâclent, privés de la perspective d’une joyeuse soirée peu ordinaire.

– On se croirait à Clochemerle, la pissotière en moins ! Grogne le Maire.

Devant l’agitation, le Curé Jonas hésite à reprendre la Messe de Minuit. Finalement il retourne à l’autel, fait signe à l’organiste de jouer. La musique adoucit les mœurs, et la foule se calme. Durant tous ces débats, les bohémiens sont restés regroupés, quelque peu effrayés, dans les premiers bancs, redoutant de voir déferler la maréchaussée pour les obliger à évacuer. 

La messe cependant reprend son cours, chacun s’efforce de prier, mais tous les esprits sont en ébullition. On est en train de chanter l’Agnus Dei lorsque les lustres se mettent à clignoter. Un éclair traverse les travées de part en part, un grondement monstrueux ébranle l’église jusqu’en ses fondements. Une giboulée de grêlons mitraille la toiture. Bizarrement, il arrive que des orages éclatent en décembre et se déversent sur le coq de l’église. L’assemblée est restée pétrifiée. Dans un claquement sec la foudre, dans une lueur monstrueuse, s’abat. Un craquement horrible. Une fumée sulfureuse envahit le chœur. La sacristie a été foudroyée ! Aussitôt branle-bas de combat ! On s’agite, on court, on crie ! Puis on s’organise, on se concerte, tout le monde s’y met, et les manouches coopèrent avec ardeur. L’incendie est rapidement éteint. Mais la toiture est éventrée et le mobilier écrasé. Le Curé Jonas contemple, abasourdi, les dégâts. Puis remercie du fond du cœur que la foudre ne soit pas tombée sur les fidèles. 

La fin de la messe sera un peu bâclée. Les esprits sont préoccupés, et après toutes ces émotions, le dessein d’un repas exquis accélère les répons des fidèles. À peine l’Amen de l’Ite Missa est formulé, voilà que l’agitation reprend. On remue les bancs ; des tréteaux et des planches sont prêtés par le maréchal ferrant, qui vient de marier sa fille ; chacun s’en va quérir les bons plats préparés pour sa famille, qui vont être partagés le long des tables. Le vigneron est parti avec quelques joyeux drilles en quête d’un tonneau de Mareuil nouveau. Les incontournables plateaux de fruits de mer se comptent par dizaines. Le charcutier déverse saucissons et pâtés tout juste refroidis. Des fumets de rôtis envahissent les travées. Les bûches, les chocolats et les friandises sont mis de côté pour le dessert. Et la matrone des gitans arrive avec une belle platée de rissoles, qu’on appelle ici des foutimassons ou des tourtisseaux, mais ceux-là sont fourrés de compote de pommes. Le Curé n’en revient pas d’une telle effervescence et prodigalité. Jamais il n’a vu une table aussi bien garnie. Pour ne pas être en reste, il s’en va chercher quelques bouteilles de son vin de messe, échappées de l’effondrement de la sacristie : un blanc de St Martin qu’il sucre un peu pour éviter les brûlures d’estomac, et qui fera un bon apéritif.

Mais voilà que font irruption sans crier gare Monsieur Bonchamps accompagné de quelques comparses. Il tient sous son bras un petit barillet et s’exclame d’un ton joyeux :

–  Mes amis, j’ai apporté ma fine de dix ans d’âge. Je la gardais pour mon succès aux prochaines élections, mais je crois qu’on va lui faire sa fête ce soir !

Dans l’assistance, on pourrait entendre quelques commentaires peu bienveillants : 

– Tiens, il vient faire sa campagne pour les municipales !

– Toutes les occasions sont bonnes !

– Il a eu peur pour ses fesses !

Mais Monsieur Kalpserski a tendu des bras bienveillants :

– Venez, venez mes amis, vous nous manquiez !

Monsieur le Curé est benoitement installé : on lui a apporté du chœur le lourd fauteuil, et même quelques coussins. Il est content. Autour de lui ses ouailles et les romanichels rient, chantent et plaisantent ensemble. Les notes aigrelettes de l’orgue de barbarie s’insinuent dans le brouhaha et l’enchantent. Les gamins ont envahi l’édifice de leurs jeux, ils font des acrobaties sur les bancs, et même l’un d’eux s’essaie à gravir la chaire par la face Nord. Et les parents ne disent rien, et lui non plus. C’est Noël. 

Soudain l’image de la sacristie dévastée vient le perturber. Puis une pensée rassurante allume une flamme d’espoir « Ma foi, on va la reconstruire, plus fonctionnelle et salubre qu’avant, les bras ne manquent pas. Quant au financement, ma foi, Dieu y pourvoira puisque c’est lui qui l’a détruite ! » 

Le voilà rasséréné, et il balaie du regard l’assemblée. Il aperçoit une jeune femme toute brune, qu’il n’avait pas encore remarquée. Elle tient serrée contre elle un petit bébé, enveloppé de châles aux vives couleurs. Il lui sourit, elle lui sourit en retour. Alors il se tourne vers l’autel où tremblote la petite lumière rouge, et murmure :

– Merci mon Dieu, de nous avoir envoyé ton petit Jésus.

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Conte de Noël 2016 n°6: Méfiez-vous du Père Noël!


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Le Père Noël est une ordure, n’en doutez pas, un escroc, un imposteur, un minus habeas. Méfiez-vous de lui comme de la peste et du choléra. Ne lui ouvrez surtout pas la porte, d’autant plus que ce salaud est un monte-en-l’air qui passe par les cheminées et même les conduits de radiateur!  Verrouillez-vous à triple tour, piègez vos fenêtres, mettez des alarmes, des détecteurs de présence pour empêcher toute intrusion de l’autre fumier. 

S’il offre des bonbons à vos enfants, sortez le fusil: c’est un dangereux repris de justice condamné et récidiviste pour incitation à la débauche papillaire. Refusez tout colis suspect et tout cadeau empoisonné. Souvenez-vous du sage principe grec: Timeo Danaos et dona ferentes : Je me méfie des Grecs et de leurs cadeaux, en l’occurrence du cheval de Troie « cadeau » qui permit aux Grecs d’entrer par ruse dans l’imprenable cité de Troie,  rasée par la suite…

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Il avait pourtant un boulot pépère et prestigieux, mais figurez-vous que le véritable Père Noël a fini par en avoir ras le bonnet des mioches et de leurs caprices, de la gymnastique infernale pour faire du traîneau à six ruminants aussi élégants qu’idiots, sans compter les descentes et les montées en rappel dans les tuyaux comme un vulgaire petit ramoneur! Il en avait eu sa claque et sombrait tous les jours un peu plus dans la dépression et la bière de Noël. Au point que les autorités concernées cherchèrent un Père Noël par intérim, en attendant que celui-ci revienne à la raison et à l’eau gazeuse. 

Il n’y eut pas tant de candidats que cela pour prendre le poste. Ce n’était pas mal payé mais les contraintes étaient aussi lourdes que les paquets dans le traîneau. Seul un candidat fit l’affaire, un certain Périclès Noël: ça se s’invente pas. Il était chauffeur-livreur de pizzas, un plus essentiel car il faut bien l’avouer, le job est surtout un travail de coursier et de chauffeur-livreur. Il avait un fort accent corse mais il n’était pas là pour faire la conversation. Il avait déjà gardé des chèvres et l’on en déduisit qu’il pourrait venir à bout d’une demi-douzaine de rennes. Pour le physique, il était bien un peu gringalet et portait une barbe qui aurait plutôt convenu à un bouc. Mais on n’allait tout de même s’arrêter là pour si peu. On rembourrerait la houppelande et on ajouterait  des postiches.

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Seul petit problème: Périclès Noël avait une haleine de renne, de phoque ou de tout autre animal pue-de-la- gueule. Comme il fumait comme une caserne de sapeurs-pompiers, il refoulait du goulot une odeur de tabac froid absolument immonde. Pas une mouche ne serait approchée à moins de dix mètres pour avoir une chance de survivre. Pas sûr , dans ces conditions, que les marmots ne prennent pas leurs jambes à leurs cous, ne se cachent dans un trou de souris ou ne se laissent pousser des ailes, histoire de fuir la fétide haleine ennemie… Certes, on peut se mettre du pshitt-pshitt parfumé à l’essence d’aloé vera ou à la menthe poivrée de Mongolie mais il aurait fallu prévoir un chariot supplémentaire pour avoir assez de bombes aérosols sous la main. 

Autre petit problème pour lequel trouver une solution était encore plus délicat: Périclès Noël avait un rire suraigu de crécelle asthmatique. Et il riait pour un oui, pour un non, pour un peut-être, et surtout pour rien du tout. Ce rire d’idiot du village finissait par mettre tout le monde mal à l’aise. Au premier essai, l’attelage des rennes s’était emballé, par une peur irrationnelle d’un son inconnu et plus ou moins démoniaque. C’est dire qu’avec un tel Père Noël , cette tournée s’annonçait plutôt mal barrée et, de ce côté-là, on n’a pas été déçu.

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Ah, j’allais oublier: il portait des tatouages jusqu’au bout de chaque doigt et un truculent « Mort aux vaches! » qui l’obligerait à ne pas enlever ses gants. Son costume très couvrant permettait de dissimuler aussi toutes ces marques indélébiles mais, au total, Noël Péricles flottait dans le costume et ses 45 kilos , barbe comprise,  laissaient à penser qu’il avait attrapé une saloperie avec une lapone à vertu réduite . Mais il fallut bien, cette année-là, faire bon gré contre mauvaise fortune. Après tout, il ne s’agissait que d’un travail de représentation et de livraison expresse pour une journée et une nuit. Il serait épaulé par une armée de lutins recrutés en Chine pour des raisons d’économie. Seuls les rennes avaient été reconduits dans leur fonction, toujours aussi bêtes à manger du foin, mais tellement élégants…

Cette tournée du Noël Périclès commença par d’inévitables séances photos dans les galeries commerciales. Combien de fois s’est-il fait rembarrer en demandant benoîtement : « Alors qu’est ce que tu veux comme cadeau cette année?  » Que de scepticisme dans les yeux des marmots qui s’étaient appliqués à recopier des listes longues comme le bras la semaine précédente… A croire qu’il ne savait pas lire ou qu’il avait la même mémoire gruyère que mamie… Les gosses, c’est impitoyable… Ils l’étaient encore plus quand ce Père Noël-là tentait de faire du troc ou du chantage, de les rabaisser en leur parlant de leurs résultats scolaires insuffisants ou en leur rappelant de manière incongrue les incivilités et autres actes répréhensibles comme le jour où ils avaient attaché une casserole à la queue de Minou ou caché les lorgnons de Grand Papa dans le vide-ordures. Eh oui, tous les enfants ne peuvent pas être des enfants modèles, des parangons de vertu et de sagesse…

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Mais Noël Péricles se montrait aussi fort injuste en favorisant les chenapans pour qui il avait une tendresse particulière: ça lui rappelait sa jeunesse particulièrement agitée. Il faisait aussi des propositions plus ou moins douteuses du genre: « Si ta mère m’achète une photo, tu auras plein de bonbecs. Si elle m’en prend deux, tu trouveras ton jeu video préféré dans ton petit soulier. Si tu me donnes le numéro de portable de ta jolie maman, tu auras carrément la dernière console que tous te copains t’envieront. » Noël Périclès était aussi porté sur tout ce qui portait jupe ou robe courte, talons aiguilles, voire porte-jarretelles en dentelles. Et il insistait pour que les mères accompagnassent leur mouflet sur la photo, chacun sur un de ses genoux… Il évita de justesse quelques baffes pour avoir rendu hommage à quelques postérieurs trop mignons. La présence des enfants permit aussi d’éviter des scandales publics… Il était plus que temps que Périclès Noël prenne son traîneau à son cou et aille livrer illico une montagne de paquets.

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Impeccable comme chauffeur . Il prenait un malin plaisir à mener le traîneau à fond de train qui, pour l’heure, ne traînait pas du tout et risquait tout juste de se désarticuler à force d’être au maximum. Il crevait les rennes qui commençaient à en avoir plein les sabots et ruminaient une vengeance. Ca dérapait dans les virages, accélérait de nouveau à la Hussein Bolt : ça, pour tenir les délais, on tiendrait les délais, en tirant la langue. Et même une double ration de picotin ne pouvait apaiser la colère des cervidés qui en avaient plus que ras les bois.

Comme livreur, Périclès Noël, compte tenu de son gabarit, n’avait aucun mal à faire des descentes et des remontées de cheminées. Il en profitait pour se gaver de petits gâteaux et autres sucreries que les enfants avaient laissé à son intention, histoire de s’attirer ses bonnes grâces. En revanche, il délaissait le verre de lait et furetait un peu partout, histoire de trouver un petit remontant qui l’aiderait sûrement à ressortir par le canal cheminée. Et de songer à une reconversion lucrative comme ramoneur, compte-tenu du nombre de propriétaires négligents qui laissaient la suie s’accumuler. ..

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Les choses se gâtèrent définitivement en fin de tournée, plus précisément dans le petit village breton de Ker Breitz, entre Vannes et Saint Malo.  Les rennes étaient sur les dents, transpirant comme des boeufs de boucherie se rendant à l’abattoir. Péricles Noël était heureux d’en avoir presque fini et de pouvoir aller se pieuter dans son lit douillet. Encore quelques cheminées à se farcir et ce serait la quille. Il avait mis de côté quelques cadeaux trop sympas et qu’il n’aurait jamais pu se payer, à toutes fins utiles. Allez, zou, encore une  descente en rappel mais, à mi-hauteur du conduit, impossible de passer. C’était bouché. C’était bouché et ça râlait! Finalement, ça se dégagea et on atterrit tant bien que mal au pied de la cheminée et du sapin.

Et là, ô surprise! Périclès Noël se trouva nez à nez avec deux autres individus éminemment suspects, Santa Klaus et Saint Nicolas! 

  • -Qu’est-ce que tu fiches là, Klaus Barbie ? Ici, c’est mon secteur. Retourne chez toi avant que je te lâche les rennes au cul!
  • -…
  • -Et toi, tu m’as l’air autant saint Nicolas que moi la Princesses de Clèves. Tu as plutôt la tête de Pervère Pépère…
  • -Ne te fâche pas comme ça. D’ailleurs, on se connaît, non?
  • -D’où ça on se connaît?
  • -De Fleury.
  • -Fleury-Mérogis? 
  • -On était voisins de chambrée…
  • -Maintenant que tu me le dis… Ta tête, en effet, ne m’est pas inconnue. Mais j’en ai visité un certain nombre de zonzons: à force, je confonds…
  •  -Moi, j’ai aussi fait Fleury mais surtout Borgo en Corse et Andenne et Virton en Belgique. Saint Nicolas ça voyage. Fleury, ça craint…
  • -Eh bien compagnons de galère et d’infortune, je vous propose de fêter ça! Noël, c’est sacré. C’est moi qui régale: on va bien trouver de quoi se rincer le gosier ici…

Ils trouvèrent. Pour trouver, ils trouvèrent et surtout ils vidèrent, ils éclusèrent jusqu’à plus soif. Si bien que le lendemain matin, les propriétaires trouvèrent , à leur tour, le trio d’ivrognes dans un état semi-comateux, ronflant comme des sonneurs. Il n’y eut aucune pitié eu égard à leurs statuts d’autant qu’ils avaient sali la moquette en vomissant un peu partout. La cavalerie en bleu embarqua les complices qui passèrent le reste de la journée en cellule de dégrisement. En comparution immédiate, ils furent condamnés à rembourser  et purent récidiver pour le début janvier en se faisant passer pour … les Rois Mages! Méfiez-vous donc du Père Noël mais aussi des Mages : ce sont aussi eux qui apportent des cadeaux. S’ils se gavent de galettes et monnayent des fèves, n’hésitez pas à les neutraliser, par précaution, sur le moindre doute: on n’est jamais assez prudents… Ce sont les mêmes qui vous proposent ensuite des crédits gratuits et revolving. On commence avec une boîte de cachous à la sortie de l’école et on ne peut jamais savoir où ça s’arrête…

Conte de Noël 2016 n°5 : Butiner les étoiles par Armande

 

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A la toute fin de l’été dernier, dans la ruche du petit bois, une effervescence inhabituelle s’est déclenchée. Les butineuses avaient tellement travaillé, la reine avait tant pondu, que la ruche était pleine à craquer.

Alors il se passa, bien tardivement en saison, ce qui aurait dû arriver au printemps, un essaim se forma. Une grande agitation anima le sous-bois, la vieille reine et une nuée d’abeilles tournoyèrent longuement dans la clairière, puis s’éloignèrent dans le bleu du ciel, regroupées en une multitude bourdonnante, vers un improbable gîte.

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 Après avoir volé quelques temps, la reine, épuisée, se laissa choir dans un buisson et l’essaim s’agglutina autour d’elle dans les tiges piquantes d’un roncier. Les aventurières parties en reconnaissance revenaient sans avoir trouvé de havre pour la colonie. Deux fois encore la reine exténuée dut s’arrêter au cours de ce vol chaotique à la recherche d’un refuge. Enfin quelques éclaireuses apparurent, joyeuses et excitées d’avoir trouvé une cavité suffisamment spacieuse pour les héberger, dans les vieilles pierres d’un château moyenâgeux.

La colonie se regroupa. Les cirières aussitôt s‘activèrent à bâtir des alvéoles pour que la reine recommence inlassablement à pondre, malgré la saison tardive. Les avettes, à tour de rôle, régurgitaient le miel qu’elles avaient stocké, pour nourrir leur courageuse maman. L’essaim aventureux reprenait ses activités, les butineuses prospectaient leur nouveau territoire en quête de nectar et de pollen, plus rares en fin d’été qu’au printemps radieux, les gros mâles s’en allaient quérir l’eau de la rosée, les gardiennes montaient la garde.

Ainsi passèrent quelques mois. Les cellules de cire claire s’étaient remplies de miel en prévision de l’hiver. Les premiers frimas regroupèrent jeunes et vieilles autour de leur reine, resserrées sur les brèches en un essaim compact et chaleureux. Les abeilles étaient prêtes à laisser passer la froidure, à attendre les beaux jours.

Il advint qu’une nuit les gardiennes alertées se glissèrent jusqu’au cœur de la grappe pour informer la reine que des humains s’étaient installés juste à l’aplomb de leur gîte, sous une voûte moussue. La reine les apaisa :

– Observez-les, mais laissez-les tranquilles. Si jamais ils se montraient agressifs, alors vous attaqueriez.

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Au bout de quelques instants, les sentinelles revinrent apporter plus amples informations :

– Ils sont trois, ils ont une charrette comme il y en a devant le magasin du village. Dedans, ils ont tassé du foin et un petit d’homme y est couché, enveloppé d’une couverture.

– Quelle histoire ! s’écria la reine, intriguée. Elle connaissait les hommes, du moins l’un d’eux, celui qui s’occupait de sa ruche, autrefois. Elle savait qu’ils ont aussi des mères, les humains, et du couvain également. Se pouvait-il qu’un aussi petit essaim d’hommes soit venu s’installer ici, dans les murs délabrés d’un antique château en ruines, en plein hiver ?

Préoccupée, elle s’approcha de la lisière du nid et entendit ces quelques mots murmurés qui s’élevaient dans le souffle glacé de la bise :

– Tu sais, Joseph, j’ai froid, j’ai faim, je n’ai plus de lait pour l’enfant. Si nous allions le déposer sur les marches de l’église ? Le soir de Noël, il y aura bien quelque bonne âme qui le prendra, s’en occupera, l’aimera ?

Joseph n’avait pas répondu.

La reine des abeilles fut saisie d’une intense émotion. Elle avait entendu, sur les ondes qui volent partout et qui perturbent les abeilles butineuses, elle en avait entendu en boucle, de ces informations de mères qui maltraitent, abandonnent ou laissent mourir leurs enfants. À chaque fois, elle, la Mère par excellence, en était perturbée et meurtrie. Comment une femme dont le plus grand bonheur est d’enfanter, peut-elle agir de la sorte ? Par désespoir, par misère, par bêtise, par égoïsme ? Par pauvreté et abandon, sans aucun doute, pour la petite maman qui pleurait, là.

Alors la Reine ordonna avec douceur :

– Mes poulettes, découpez donc les brèches de nos réserves, et apportez-les à ces pauvres gens qui ont faim.

Aussitôt les abeilles intendantes s’insurgèrent âprement :

– Majesté, on ne vous a pas dit que nous n’avons presque plus de nourriture ? À peine de quoi tenir quelques semaines si le froid persiste et si les bourgeons de saule et de cornouiller ne s’épanouissent pas bientôt…

Que faire ? La Reine leva les yeux vers le ciel noir où scintillait une myriade d’étoiles. Et la solution l’éblouit. Elle héla ses abeilles qui se regroupèrent autour d’elle.

– Mes filles, nous allons aider cette petite famille. Vous voyez les étoiles du ciel, vous voyez ces multitudes de fleurs qui tapissent le firmament, eh bien vous allez les butiner, et rapporter de quoi les nourrir, et nous aussi. Je sais, vous aurez froid, certaines ne reviendront pas et mon cœur se déchire. Que celles qui se sentent assez fortes partent. Les plus faibles resteront réchauffer la ruche. Allez, mes belles, je vous aime, allez !

D’abord réticentes, mais aiguillonnées par ces paroles de confiance et d’espoir, les abeilles prirent leur essor en hésitant, d’abord voletant, indécises, de-ci de-là. Puis, portées par les ondes généreuses de leur Mère, ce fut bientôt un déferlement. Et un tourbillon de butineuses aux ailes scintillantes, tel mille éclats d’étincelles, s’éleva jusqu’au firmament récolter le nectar des étoiles.

A.B.


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Conte inspiré par : Léon l’enfant ourson, d’Antoine Lanciaux, Samuel Ribeyron illustrateur, Belles Histoires n° 424

Conte de Noël 2016 n°5 : « La véritable histoire du Père Noël » de Martine Dardenne (blog Planète Opalie)

la véritable histoire du père Noël

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A ne pas raconter aux enfants….

Après sa journée de labeur, chaque soir du mois de Décembre, le vieux monsieur de Laponie se tord de rire devant sa télévision. Pour rien au monde il ne manquerait toutes ces publicités qui montrent ses sosies dans chaque pays. Des maigres, des gros, des jeunes, des vieux, des pères Noël en moto, en hélicoptère, déguisés en vert, en jaune, en bleu….Et même certains affublés d’une « mère Noël » ! Comme si sa femme accepterait de le suivre, elle qui est si casanière ! …

Non, il n’en est rien de tout cela. Voici comment l’histoire a commencé.

Il y a bien longtemps, l’arrière arrière arrière grand-père du vieux monsieur de Laponie, trouvait la nuit polaire bien longue et s’ennuyait. Il s’était alors mis en tête de fabriquer des jouets puis de les distribuer à tous les enfants de son petit village finlandais. En échange, les parents lui offriraient sans doute des victuailles, pour lui et son troupeau de rennes. Ils lui couperaient son bois, car lui se sentait fatigué pour une telle besogne.

Et c’est exactement ce qui arriva. ….Cette heureuse initiative avait un si grand succès que les années suivantes, ce brave homme dut appeler les jeunes du village pour lui donner un coup de main.

Cette fabrique artisanale avait pris une grande ampleur car elle avait fait écho dans les villages voisins et tous les enfants réclamaient leur jouet à l’approche de Noël. Bientôt, l’ancêtre dut organiser des livraisons. Alors il mit six de ses rennes à contribution et remplit son traineau avec les paquets cadeaux contenant les précieux trésors. Puis il partait la nuit du 24 Décembre, emmitouflé dans son manteau de laine rouge, sa fourrure d’ours sur les genoux.

« Ho ho ho », criait-il à l’entrée de chaque village, afin de freiner son attelage. Les enfants l’entendaient et les petits coeurs battaient d’émotion, se demandant quelle serait leur surprise. Les parents préparaient parfois du vin chaud pour le vieillard ; ils le trouvaient bien courageux de se promener la nuit par moins 30 degrés, rien que pour le plaisir des enfants…
C’est ainsi que naquit la tradition.

Vers les années cinquante, des touristes américains eurent l’idée saugrenue de partir en vacances en Laponie. Après avoir éprouvé les sensations du traineau sur les immensités neigeuses, après avoir admiré les élevages de rennes, après avoir frissonné au chant des loups, ils visitèrent l’atelier des jouets et furent émerveillés. Le guide de l’agence touristique leur expliqua l’historique. Et naturellement, dès leur retour en Amérique, l’idée d’en faire un business se répandit très vite.

Le vieux monsieur de Laponie fut très étonné de son succès grandissant. Bientôt il commença à recevoir des tonnes de courrier en provenance de la planète entière. Ne parlant que le Finnois, il ne comprenait rien à toutes ces langues étrangères et dut embaucher un traducteur. Sur chaque enveloppe était écrit « père Noël » ou bien « Christmas father » ou encore « joulupukki » et ces appellations le faisaient bien rire.

Des enfants de tous pays lui écrivaient des lettres pleines de gentillesse, qui s’avéraient être de véritables bons de commandes pour des jouets. Le vieil éleveur de rennes ne se sentait pas le cœur de les décevoir et créa une véritable usine de fabrication, au milieu des sapins. Il embaucha comme ouvriers, tous les lutins de la forêt. Et comme il se faisait très vieux et fatigué, il eut la sagesse d’enseigner le métier à son fils, qui lui-même apprit le métier à son propre fils.

Les années, les décennies passèrent… Le petit village finlandais prospérait car chacun tenait un rôle important dans la fabrique de jouets : bûcherons, ébénistes, sculpteurs, peintres, magasiniers, tous travaillaient pour la même cause. Bientôt, l’usine tourna toute l’année, faisant vivre la population à un rythme effréné.

Aujourd’hui, le vieux monsieur de Laponie est le septième de sa génération. Chaque année au mois de Décembre, les lettres lui parviennent et le traducteur lui explique les commandes. Cependant, il lui est très difficile de satisfaire les enfants de notre époque ; ceux-ci lui demandant des choses impossibles, des jouets qu’on ne peut fabriquer avec du bois !

Il est loin le temps où son ancêtre sculptait minutieusement ses pantins et ses tambours pour les enfants du village…Désormais il est contraint de passer commandes à des prestataires japonais ou chinois, afin de fabriquer les jeux sophistiqués qu’il ne connait pas, sauf en publicité à la télévision.

Lorsqu’ il regarde les émissions célébrant sa notoriété, il est un peu triste de voir toutes ces mascarades, ces montagnes de jouets qui finiront dans les poubelles. Le vieux monsieur de Laponie est dépassé par les évènements. Le progrès va trop vite pour lui ; les enfants grandissent trop vite. D’ailleurs, les enfants existent-ils encore ? Il se le demande parfois…

Un jour de grand blues, il songea à se reconvertir et à fermer l’usine de jouets ; mais les lutins se révoltèrent et menacèrent de se syndiquer. Les habitants du village manifestèrent leur désaccord en encerclant l’usine.

Même les rennes tapèrent violemment du sabot. Car il faut les voir, comme ils piaffent d’impatience tous les 24 Décembre avant de s’envoler dans la nuit étoilée, au-dessus des villes et des villages de la terre entière…

Face à une telle pression, un tel désarroi, un si beau témoignage d’amour, le père Noël se dit : « Je ne peux détruire une si belle légende »…

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Contes et nouvelles de Noël 2016 n°1: La lettre du Père Noël

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La lettre du Père Noël

    – « Non, non et non, ce n’est plus possible. J’ai beau tirer, rentrer mon ventre, tout ça s’est devenu trop petit. Je reconnais que la bière de Noël, c’est mon pêché mignon mais quand même, ma houppelande a dû rétrécir au lavage: je ne rentre plus dedans! Je ne vais tout de même pas faire ma tournée en slip et en chaussettes avec un bonnet sur la tête! Ce serait le pompon! C’est décidé, il faudra me trouver un remplaçant cette année…. »

Devant sa glace, le Père Noël était en pétard. On était à un mois de cette nuit magique du 24 décembre et il avait commencé par ré-essayer son costume: rien à faire, sa tenue le serrait, le boudinait et  il n’arrivait même plus à la boutonner. Même en rajoutant des bretelles à son pantalon et en ajoutant deux trous à sa ceinture, son ventre débordait avec la consistance d’une méduse échouée. Inutile de se voiler la face, ça ne pouvait plus continuer comme ça…

      -« Et puis ça tombe bien: je ne suis plus trop motivé. Tout le monde croit que je ne travaille qu’une nuit dans l’année et que je me prélasse le reste du temps. Et les commandes? Et les paquets-cadeaux à organiser avec les lutins? Et la révision du traîneau et de ces rennes nonchalants? Et le planning? Qui se coltine tout ça? C’est le père Bibi!

        Je me sens dépassé. Les jouets en bois, les poupées et les dinettes, les voitures de pompiers, les circuits 24 et les châteaux forts, les jeux de société et les vélos, ça je comprenais. Les lumières dans les yeux des gamins, c’était ma récompense, ma jubilation, mon Graal. Maintenant, les lumières sont dans les tablettes, les jeux vidéos et autres ordis… Beurk, beurk, beurk! Allez, c’est fini…. J’écris ma lettre de démission et on n’en parle plus. 

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 Au Grand Manitou, 

Je renonce. Je prends ma retraite. Il est temps pour moi de laisser ma hotte et de tourner la page. Je mesure la chance que j’ai eue pendant tant d’années d’apporter aux bambins la joie naïve et sucrée des cadeaux et joujoux par milliers. Mon corps ne suit plus et je doute même de pouvoir ressortir de la moindre cheminée. Mon esprit me pousse à croire qu’il est nécessaire de s’adapter à notre époque: il faudrait sans doute remplacer le traditionnel traîneau et ses imprévisibles rennes à clochettes par une rutilante Ferrari rouge, histoire de respecter le code couleurs. Je propose également que les vieillots petits lutins laissent place à des petits chaperons rouges un peu plus sexy, féminisation oblige.

Le Père Noël en resta là. Il n’était pas satisfait de ce qu’il avait écrit. Le Grand Manitou était toujours resté sourd à ses demandes et il n’y avait pas de raison qu’il en fût autrement. Ce n’était pas la première fois qu’il avait exprimé son souhait d’arrêter, de n’être plus, au fil du temps, qu’un simple livreur express, un misérable VRP provincial , toujours sur les routes sous le gel , la neige et les frimas. Sans parler des obligatoires séances de pose dans les grands magasins où la moitié des mioches pleurait de terreur en le voyant et où l’autre moitié ne pensait qu’à lui tirer la barbe pour vérifier que « c’était une vraie! » Le Père Noël froissa sa lettre et visa la poubelle. Rt la rata. Y’a des jours comme ça…

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En guise de consolation, le Père Noël se décapsula une bière de Noël, déjà la cinquième de la journée. Il ruminait ses pensées comme une tempête sous un crâne d’ours blanc. Il rêvait déjà d’une paisible retraite , les doigts de pieds en éventail sur une plage de sable fin, au soleil. Au diable la marmaille, l’écharpe et le bonnet, le verglas et les engelures! Il s’y voyait déjà… Alors, tout à coup, pour concrétiser cette nouvelle vie, il décida de reprendre la plume pour passer une annonce.

« Pour cause de cessation d’activités, le Père Noël cherche un jeune successeur. Travail intensif sur un mois et demi environ. Ouvre des horizons puisqu’il permet de faire le tour du monde, tous frais payés. Traîneau et rennes de fonction fournis, en l’état. Prévoir fabrication d’un costume traditionnel sur mesure, barbe naturelle ou postiche indispensable. Si sujet au vertige s’abstenir. Idem pour les allergiques à « Gingle Bell », « Il est né le divin enfant « ou « Petit Papa Noël » de Tino Rossi.

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Il envoya cette annonce à un millier de personnes, au petit bonheur la chance, parmi son répertoire de livraison, épais comme plusieurs annuaires. Heureusement, il disposait d’une photocopieuse-mise en plis performante et il était dispensé d’affranchissement. Il ne reçut aucune réponse. Enfin si, une. Au bout d’une semaine. Elle émanait d’un petit Nicolas, 7 ans, habitant une commune d’Eure-et-Loir, moins de 350 habitants, Chassant, près de Thiron-Gardais.

 » Père Noël,

J’ai trouvé ton courrier. Mes parents n’ont pas ouvert la lettre. Je croyais que c’était pour moi. Comme ton adresse personnelle était au dos de l’enveloppe, je te réponds directement. Je suis trop petit pour te remplacer. C’est dommage: je crois que c’est un travail qui m’aurait intéressé. 

J’en profite pour te dire que cette année, ce ne sera pas la peine de m’apporter des cadeaux. Je n’ai pas le coeur à ça. J’en ai déjà beaucoup et, de toutes façons, je ne joue plus. Mes parents passent leur temps à se disputer et à crier. C’est ça qui me rend triste. Ils ne s’occupent même plus de moi. 

J’avais un ami mais il est mort il y a quelques jours. C’était un chien noir et blanc, un griffon-khorthal (je ne suis pas sûr de l’orthographe) , mon complice depuis ma naissance. Mes parents ne veulent pas le remplacer sous prétexte qu’il  laissait des poils partout. Ils disent même qu’il puait mais c’est seulement quand il revenait de ses promenades sous la pluie. Il s’appelait Boule et c’était mon seul vrai ami.

Je te souhaite bon courage tout de même pour ta tournée cette année. Les enfants ont besoin de

croire en toi. « 

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Le Père Noël fut touché par cette lettre. Qui ne l’aurait pas été? Alors il décida de faire sa tournée, en rajustant sa tenue du mieux qu’il put. Il commença cette tournée en garant son traîneau derrière l’église de Saint-Lubin, à Chassant. Il attendit le moment opportun, celui où toutes les lumières de la maison de Nicolas furent éteintes, en faisant la causette avec le vaillant soldat du monument aux morts sculpté par Félix Charpentier.

   -« C’est un bon petit gars, Père Noël. Il vient souvent jouer aux billes ou avec son petit vélo rouge ici. Mais il a souvent les yeux dans le vide. Il est bien triste… » lui confirma le Poilu, l’arme aux pieds. 

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Subrepticement, le Père Noël se glissa tant bien que mal dans la cheminée vers vingt-deux heures. La fête avait dû être bien courte… Sur la pointe des bottes, il trouva la chambre du petit Nicolas . Le garçonnaît ne dormait pas. Il avait le nez collé à la fenêtre et regardait le ciel et les étoiles. Il ne s’étonna même pas de la présence du Père Noël.  Ce dernier s’approcha, l’index sur la bouche, et lui chuchotta à l’oreille:

« – J’ai bien reçu ton courrier. Pour te remercier, je suis venu te voir un moment. Tu n’as pas envie de cadeaux cette année, je comprends. Ce n’est pas dans mes attributions de faire se réconcilier les parents. J’aurais pu t’apporter un chiot, mais cela aurait posé des problèmes avec eux. Alors, je t’ai tout de même amené ça… »

Il ouvrit sa houppelande dans la quelle il avait dissimulé … un chien en peluche. Noir et blanc, de la même race que Boule. Une toute petite peluche.

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Nicolas pleura doucement. D’émotion et de joie mêlés. Puis il se serra très fort contre le Père Noël, sans un mot. 

-« Plus tard, je veux faire Père Noël. » dit-il seulement.

– « D’accord » soupira-t-il d’une voix étranglée.

Ils restèrent encore ensemble un bon moment, devant la fenêtre, en contemplant la nuit étoilée. Le Père Noël avait posé sa main sur l’épaule de l’enfant. Il lui confia quelques secrets. Puis ils se séparèrent tout simplement. Nicolas s’endormit aussitôt, le coeur allégé. Le Père Noël, joyeux, reprit les rennes avec une énergie décuplée et se promettant de faire un régime: un seul chocolat par jour dans le calendrier qu’il venait d’inventer, celui de l’Après. Et une seule bière. Ce serait dur mais il le ferait pour Nicolas, jusqu’à ce qu’il puisse lui confier les clés du traîneau et de la magie dans le coeur d’autres enfants.

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