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Figures féminines de Corse n°2: Colomba

Colomba est une nouvelle de Prosper Mérimée, parue le 1er juillet 1840 dans la Revue des deux Mondes puis publiée en volume en 1840 chez Magen et Comon.

 

Colomba a pour thème la vendett1, guerre privée de vengeance entre familles qui se « faisaient elles-mêmes justice », et dans le cadre de laquelle la famille dont un membre avait été offensé se devait d’exercer sa vengeance contre la famille de l’offenseur.

Résumé

Colomba della Rebbia a vu périr son père assassiné par son ennemi, l’avocat Barricini. L’assassin a su dérober son crime aux yeux de la justice, mais Colomba n’a pas mis l’espoir de sa vengeance dans la loi. Elle a un frère, Orso della Rebbia, lieutenant en demi-solde dans la garde impériale, qui doit bientôt revenir en Corse. C’est lui qui est maintenant le chef de la famille, et c’est lui qui, selon les idées de la Corse, doit venger son père : quand on a un ennemi, il lui faut choisir entre les trois S : « schioppetto, stiletto o strada » (fusil, stylet ou fuite, expression corse).

Lorsque Orso si longtemps attendu revient enfin au pays, Colomba découvre que son séjour sur le continent lui a fait concevoir, de l’honneur et de la justice, d’autres sentiments que ceux de ses compatriotes et surtout de sa sœur : il déteste la vendetta. Colomba pousse alors avec un mélange d’amour fraternel et d’ardeur de vengeance son frère à un meurtre expiatoire, qu’elle aurait accompli elle-même si elle n’eût cru que l’exécution de la vengeance appartenait à son frère comme chef de la famille.

Craignant qu’il ne soit abattu dès son retour à Pietranera, le village ancestral, Colomba a soin de couvrir Orso de son corps lorsqu’il passe devant la maison des Barricini. Pour aviver sa colère et sa haine contre ses ennemis, elle le mène à la place où son père a été tué puis, de retour à la maison, elle lui montre la chemise couverte de larges taches de sang de leur père et la lui jette sur ses genoux, avant de poser dessus les deux balles qui l’ont frappé.

Excité par sa sœur et par l’opinion de ses compatriotes, Orso n’en continue pas moins de répugner à la vendetta lorsqu’il est attaqué dans la montagne par les deux fils de l’avocat Barricini. En état de légitime défense, Orso les tue et accomplit la vengeance de Colomba.

Forcé, dans les premiers moments, de se cacher dans les maquis impénétrables qui servent de retraite aux bandits corses, une ordonnance de non-lieu sera rendue en sa faveur lorsque l’examen des cadavres et la déposition du colonel démontreront qu’il était seul au moment du combat et qu’il n’a fait que riposter à ses attaquants.

Sources d’inspiration

Prosper Mérimée avait visité la Corse en 1839, en tant qu’inspecteur des monuments historiques. Son intérêt d’ethnologue s’attache au-delà des monuments aux constructions quotidiennes et à ce qu’elles révèlent des traditions. Il décrit les maisons corses comme des habitations austères en granit aux fenêtres étroites qui peuvent servir de meurtrières en temps de vendetta. Souvent ces habitations comportent un four et un puits pour soutenir un siège…

Dans ses pérégrinations, on lui raconta une vendetta qui opposa en 1833 deux familles du village de Fozzano, près de Sartène, les Carabelli et les Durazzo. Il fit également la connaissance de Colomba Carabelli, qui servit de modèle à sa Colomba, l’héroïne « qui excelle dans la fabrication des cartouches et s’entend même fort bien pour les envoyer aux personnes qui ont le malheur de lui déplaire »

L’écrivain a suivi dans les grandes lignes l’histoire de cette vendetta, la seule différence notable étant qu’au moment des faits, l’héroïne n’était pas une jeune fille, mais une femme âgée de 57 ans. Pour reprendre les évènements dans leur exactitude, en 1830, un Durazzo refuse d’épouser une jeune fille Carabelli qu’il a compromise. Le 26 juin 1830, trois hommes sont tués, au cours d’une tentative d’explication, dont deux Carabelli. Colomba, âme et animatrice du camp Carabelli, organise la mobilisation et, en décembre 1833, quatre hommes meurent dans un affrontement, deux Durazzo et deux Carabelli, dont François, son fils.

On montre aujourd’hui à Fozzano la maison et la tombe de Colomba.

Adaptations

Colomba a fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma, à la télévision, à l’opéra ou en bande dessinée :
1915 : Colomba, film réalisé par Travers Vale ;
1933 : Colomba, film réalisé par Jacques Séverac, avec Génica Athanasiou (Colomba), Jean Angelo (Orso), Josette Day (Lydia), Jacques Henley (le général Nevil) ;
1948 : Colomba, film réalisé par Émile Couzinet ;
1950 : Vendetta, film réalisé par Mel Ferrer, avec Faith Domergue (Colomba), George Dolenz (Orso), Hillary Brooke (Lydia), Nigel Bruce (le général Nevil) ;
1968 : Colomba, téléfilm réalisé par Ange Casta ;
1982 : Colomba, téléfilm réalisé par Giacomo Battiato, avec Anne Canovas (Colomba), Jean Boissery (Orso), Elisabetta Pozzi (Lydia), Umberto Orsini (le général Nevil) ;
2005 : Colomba, téléfilm réalisé par Laurent Jaoui, avec Olivia Bonamy (Colomba), Grégory Fitoussi (Orso), Claire Borotra (Lydia), Jean-Luc Bideau (le général Nevil) ;
2012 : Colomba, bande dessinée de Frédéric Bertocchini (scénario et adaptation), Sandro (dessins) et Pascal Nino (couleurs), publiée chez DCL éditions (ISBN 978-2-35416-065-4).
2014 : Colomba, opéra en 4 actes de Jean-Claude Petit d’après un livret de Benito Pelegrin. Commande de la ville de Marseille. Création mondiale à l’Opéra de Marseille (directeur général Maurice Xiberras) le 8 mars 2014.

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Agenda critique de mars: Mathurine, bouffon de Sully (contribution n°2)

On sait que les Rois admettaient auprès d’eux des bouffons, des fous du roi qui avaient autant le rôle de les distraire que les conseiller. Ce qui était vrai pour les Rois, l’était aussi pour les Princes et Seigneurs dans leurs manoirs. Et aussi pour les abbés dans leurs couvents et les évêques dans leurs palais.

Dans le tarot de Marseille, l’arcane du Mat correspond à celle du Fou et représente à la fois l’errance et la folie mais aussi l’insouciance et la Liberté. Le bouffon sert ainsi à détourner l’attention: comme pour le sacrifice d’Abraham, il est le bouc-émissaire qui, par une pirouette, dégonfle une situation délicate. Il détourne de la mort, comme la muleta évite au torero de servir de cible.

Tous les rois , tous les princes eurent donc  leur bouffon: Attila lui-même s’était attaché les services d’un professionnel du genre . Les plus célèbres  ont été Caillette pour Louis XII, Triboulet qui servit Louis XII avant François 1er, Brusquet à la cour d’Henri II puis de François II et enfin de Charles IX.

Notre bon roi Henri IV avait à son service Chicot d’abord puis une femme, Mathurine, première folle attachée à la domesticité d’un roi. Son sage ministre Sully, qui pourfendait les bouffons à la Cour, ne trouva rien de mieux que d’embaucher cette folle Mathurine, une fois sa propre disgrâce venue… Mathurine n’était pas une fille facile, à supposer d’ailleurs qu’il existât des filles faciles…Elle avait autant d’esprit que de caractère et ses ripostes étaient redoutées comme autant de traits meurtriers tirés à bout portant. Vêtue en amazone, armée de pied en cap, avec un chapeau à plumes , une épée, un pourpoint, elle affichait son attirail de guerrière avec autant d’ostentation que de provocation.

La première entrevue entre Sully et sa folle faillit tourner court: Sully n’avait pas été surintendant général des finances du royaume pour rien. Parce qu’elle était une femme , il entendait réduire sa pension de moitié. Qu’à cela ne tienne, elle se présenta à lui et à son assemblée à moitié vêtue, avec même une demi-marotte en proclamant: « Seigneur, les gens qui n’ont que la moitié de leurs appointements ne peuvent s’habiller qu’à moitié. » Sully rit de bon coeur et accepta la requête.

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La place était lucrative: les uns lui donnaient de l’argent pour la récompenser des bons moments qu’elle leur avait fait passer, les autres pour acheter son silence et s’épargner le déplaisir qu’elle les tourne en ridicule publiquement. Mais piquer l’amour-propre des Grands était risqué. Un jour où elle était menacé de coups de bâton de la part d’un proche de Sully, elle n’hésita pas à venir implorer sa protection: « Ne crains riens, l’assura-t-il, si quelqu’un osoit te faire subir un traitement pareil, je le ferois pendre un quart d’heure après. »
-« Grand merci, répondit Mathirine, mais de grâce, Seigneur, ne pourriez-vous pas plutôt le faire pendre un quart d’heure avant? »

Un après=midi, Sully demanda qu’elle arbitrât un différent entre son propre rôtisseur et un laquais qui avait coutume de manger son pain à la fumée de son rôt. Son pain se parfumait donc ainsi et y gagnait grandement en saveur. Dans un premier temps , le rôtisseur le laissa faire puis finit par prendre le faquin au collet en exigeant qu’il lui payât la fumée de son rôt!

Le laquais n’en voulut rien savoir, manquant de faire demi-tour, arguant qu’il ne le lésait en rien et qu’il ne gâtait nullement sa viande en agissant ainsi. L’un et l’autre se querellèrent au point qu’il fallut à Sully intervenir, ce à quoi il délégua Mathurine. Après l’exposé des faits, elle demanda au laquais de lui donner un Louis d’Or, somme considérable. Mais le laquais finit par s’exécuter à contre coeur. Mathurine laissa tomber alors la précieuse pièce, la ramassa et la rendit à son propriétaire en disant:
-Te voilà payé, rôtisseur: le laquais qui a mangé son pain à la fumée de ton rôt a civilement payé ainsi au son de son argent… »

Comme quoi Salomon a eu des héritiers et même des héritières sans le savoir… On a beaucoup ri de cette mini=tragédie en trompe l’oeil  dans les murs crénélés du château de Villebon…

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https://maitrerenardinfo.wordpress.com/2017/03/15/agenda-critique-…-contribution-n2/

Nouvelle de Carine Lejeail: « Quatre mains » (Blog E(mots)tions)

 

 

A vos plumes: Mon garçon manqué par Carine Lejeail (blog é(mots)tions)

Mon garçon manqué

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Je la regarde souvent sans qu’elle le sache depuis la fenêtre de la chambre, au premier étage. Ma petite-fille… La cour qui sépare le jardin de la maison est un sas entre la réalité et les mondes qu’elle s’invente. Elle s’arrête à la grille verte rongée de rouille, elle marque l’instant. Un moment solennel de recueillement, avant de se lancer dans le jardin de toute sa hâte d’enfant. L’été façonne le jardin et fait exploser les bleuets, les pois de senteur, et les roses. Les parterres s’épanouissent et lui offrent des dizaines de cabanes de verdure, des abris de fraîcheur. Elle prend le temps de se régaler de quelques fraises des bois, mais sans trop tarder, car l’aventure n’attend pas. De toutes les personnalités qu’elle endosse, je sais voir ses préférées. Elle se construit des couronnes de feuilles maladroites, elle se trouve une vielle branche tombée, elle chipe mes tuteurs dans la remise et une vieille ficelle. En dix minutes la voilà en chef indien qui chevauche fièrement son appaloosa autour du potager. Elle lance des flèches hésitantes vers d’invisibles ennemis. L’adversaire doit être coriace, je la vois qui esquive, trébuche et se reprend. Elle se met à couvert, tourne autour des lys orangés et leur décoche un coup fatal. Mais déjà une autre destinée l’attend. Un flèche plus grande que les autres se transforme en épée qui, glissée dans la ceinture de son jean de mousquetaire, tombe par terre. Le ridicule ne l’arrête pas et c’est un d’Artagnan en culottes courtes qui s’élance bientôt à l’assaut des murs, et qui presque grimpe sur le bord du toit de la remise. La main au-dessus des yeux, en embuscade, la voilà qui observe avec attention le jardin des voisins, terrain mystérieux car inaccessible, cachette probable de voleurs, de coupe-jarrets et autre rustres. Mais non. Rien ne bouge à part le gros chat qui, lui, a la chance d’être du bon côté. Du côté des gentils. La voici qui redescend à mon grand soulagement, j’avais déjà la main sur la poignée pour lui crier de descendre de là. Un piège devait lui être tendu juste derrière la poubelle-réservoir d’eau car la bataille fait rage. A grand coups de bambou, elle cogne le coin du mur qui semble savoir très bien jouer du fleuret. L’échauffourée dure. Elle allonge le bras et se fend, frappe et frappe encore. Les bras fatigués, le bambou fendu en deux, la victoire est déclarée. Le mur a perdu. Je la vois qui déjà se cherche une nouvelle fortune, une autre mission. Je la sens fatiguée. Dans dix minutes elle sera remontée, c’est l’heure de préparer le goûter.

Texte écrit dans le cadre du MOOC Écrire une oeuvre de fiction. Il s’agissait d’écrire un souvenir d’enfance du point de vue de quelqu’un d’autre. Il s’agit donc d’un morceau de mes jeux d’enfant que j’ai imaginé vu par ma Grand-Mère.

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Nouvelle expresse : Le Mimosatier

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Le mimosatier

Dans la anse Méjean, sur la commune de Toulon, il existe un petit village de pêcheurs réunissant, ma foi, peut-être une cinquantaine de cabanons. C’est un haut lieu préservé de Méditerranée, semblable aux villages de pêcheurs d’autrefois,qu’on trouve encore sur le littoral portugais et dans les îles grecques des Cyclades tout particulièrement. La modernité n’y a pas sa place. Chaque privilégié qui hérite d’un cabanon se fait fort de préserver un art de vivre où la sieste, la contemplation de la mer et des étoiles , l’apéro sont des composantes essentielles. On y vit avec le minimum sur le dos, loin des bruits de la ville pour mieux écouter le chant des goélands et la musique des vagues sur la grève. Pas de commerces, pas de carte bleue, on vient profiter de la vie et de l’espace dans une simplicité monacale de joyeux bénédictins.

Parmi ces constructions assez sommaires, l’une se distingue parce qu’elle est la seule à être construite avec un étage. Elle est légèrement à l’écart, au bord de l’eau, à l’extrême droite du micro port. Ses murs sont rose  alors que les autres cabanons offrent un camaïeu de bleu ciel et de blanc. Dernière particularité: un mimosatier assez vigoureux a poussé à environ deux mètres à l’arrière la maison, près d’un étonnant bassin-lavoir qui recueille les eaux de pluie plutôt rares au demeurant. On n’y a installé l’électricité assez récemment; jusqu’alors, on s’éclairait à la lampe tempête et à la lampe à pétrole. On cuisinait le poisson sur des réchauds à gaz ou , le plus souvent, on le faisait griller au charbon de bois. 

 

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Cette maison appartenait à mon oncle et à ma tante et, minot, j’y passais mes vacances, des vacances enchanteresses, entre baignade et pêche, sous ce décor partagé par les pins parasols et la lumière rieuse de la mer et du ciel. C’était le temps si précieux de l’absence de contraintes et de soucis, d’un présent gourmand, pleinement heureux.Jusqu’au jour où…

Jusqu’au jour où un événement anodin en apparence entraîna des conséquences surprenantes, disproportionnées et, au final, incontrôlables, stupéfiantes, voire dramatiques. A l’époque, je dormais dans une petite pièce aménagée avec un simple lit de camp: pour un gamin, cela donnait sur air de vacances supplémentaire. Le sol de la petite chambre n’était pas plat  et mon oncle m’avait expliqué que c’était à cause des racines du mimosatier qui s’étaient infiltrées sous la maison. Le mimosa, c’est  un enchantement de boules duveteuses qui éclatent en janvier-février comme autant de bulles de champagne dans l’azur. Le mimosatier – les mimosatiers devrais-je dire puisqu’il en existe plusieurs centaines de variétés- est originaire d’Australie. Ca pousse comme du chiendent et les racines plongent profond pour trouver de l’eau et de quoi se nourrir.

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Le premier signe d’une présence des forces obscures et silencieuses d’un monde mystérieux et parallèle se manifesta une nuit des plus ordinaires. Je me réveillai sans appréhension, à cause d’un tremblement , d’une légère secousse qui ébranla la pièce où je dormais pendant une seconde ou deux. Dans mon demi-sommeil, je n’eus même pas  le temps ni l’idée d’avoir peur. Je m’interrogeai tout juste sur la cause du phénomène: coup de tonnerre d’un orage à naître, vague géante d’une sorte de mini tsunami qui s’était fracassée sur les murs-forteresses de l’habitation? Aucune réponse. Je replongeai aussitôt dans les profondeurs d’un sommeil lourd.

Le lendemain, au matin, je me rendis compte que le sol de ma chambre s’était modifié. Des carreaux de gré s’étaient soulevés, d’autres s’étaient fendus en deux. J’en averti mon oncle au petit déjeuner. Immédiatement, il constata les dégâts. Personne d’autre que moi n’avait perçu la secousse nocturne que l’on mit en premier lieu sur le compte d’une petite secousse tellurique comme il s’en était déjà produit de temps à autre. En général, ces secousses étaient de si faible intensité que seuls les sismographes enregistraient leur manifestation, de l’ordre du simple frisson d’un dragon.

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Mais bien vite, mon oncle comprit que le responsable de ce bouleversement avait une cause plus prosaïque: les racines du mimosatier. Pas d’autre choix possible pour éradiquer le mal: abattre l’arbre et déraciner la souche pour éviter qu’un jour ou l’autre elle ne mette la maison à terre ou la pousse inéluctablement vers la mer. Ca fait toujours mal au coeur de couper un si bel arbre mais il n’y avait pas le choix. Alors l’oncle opéra sans état d’âme à la tronçonneuse , réduisit le mimosatier en fagots dont il se débarrassa immédiatement par le feu. 

Mais pour la souche et les racines, ce fut une toute autre histoire. Mon oncle dut creuser sur une profondeur de plus de deux mètres. Il y passa plus d’une journée et demie. Exténué, il ne voulait pas que la moindre repousse puisse avoir lieu.  Alors qu’il pensait être venu à bout de l’hydre de racines, sa botte se coinça dans un dernier enchevêtrement de tentacules. Il eut toutes les peines du monde à s’extirper de là. Il était prêt à sacrifier sa botte lorsqu’il sentit une brûlure sur sa jambe, juste derrière le genou. Il compara par la suite la piqûre à celle d’une méduse ou d’une vive.  J’assistai à la scène, impuissant. Pendant quelques secondes, nous eûmes l’impression qu’une aspiration venue des entrailles de la terre et de l’eau voulût entraîner mon oncle dans un tourbillon abyssal de boue.

 

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Mon oncle finit par avoir le dessus. « N’en parlons à personne. Cela doit rester un secret entre toi et moi, m’indiqua-t-il en portant un doigt à ses lèvres. Inutile d’affoler qui que ce soit.  Cependant, lorsqu’il releva la jambe de son pantalon pour calmer la douleur, la jambe portait bel et bien des traces de ventouses, comme si une pieuvre géante s’était échappée du Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. C’était totalement improbable, parfaitement irrationnel et pourtant… Quel monde invisible nous côtoyait, nous surveillait peut-être, quelle force informe nous adressait un message incompréhensible?

Nous étions encore sous le coup de ces interrogations, qu’un second signe nous fut adressé. Le bassin de rétention d’eau était fendu, inutilisable. L’hypothèse de la secousse tellurique revient à la surface. Mon oncle s’attela à déplacer ce bloc de pierre creusé à la manière des sarcophages, sépultures fréquentes au Moyen-Age et souvent reconverties depuis en bacs à fleurs. Sous ce bassin, surprise, de nouvelles résurgences du mimosatier, trop faibles cependant pour expliquer l’éclatement de la pierre. 

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Mais on ne pouvait laisser les choses à moitié. L’oncle, avec une prudence inquiète, retira les racines sur près d’un mètre de profondeur. Là, il tomba sur une forme oblongue prise dans un nouveau lacis tentaculaire dense. Il dégagea à coup de son couteau de berger un objet étrange d’une cinquantaine de centimètres reconnaissable entre mille mais totalement impensable en ce lieu humide et qui aurait dû être détruit dans ce milieu: une momie!

Momie d’enfant? Momie de chat ou d’un petit animal? . On fit venir un spécialiste du Muséum d’histoire naturelle qui après une semaine rendit un verdict plus inattendu encore: momie de … sirène! De quoi devenir fou! Quel combat ou quelle protection se livraient le monde végétal et le monde marin pour unir leurs bras, leurs racines, leurs tentacules? Pourquoi cette momie à cet endroit? On sait que les sirènes ne sont pas des personnages de Disney mais des êtres à qui l’ont a jeté un sort et qui tentent de s’en délivrer en les transmettant à d’autres. Rappelez-vous le brave Ulysse et ses compagnons? 

On ébruita d’autant moins l’affaire que la sirène disparut le lendemain de son identification possible. Vol? destruction? Résurrection? Qui avait intérêt à cette disparition? Les mondes invisibles nous côtoient mais nous ignorent le plus souvent. N’est-ce pas preuve d’une grande sagesse?

 

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Cette nouvelle a été écrite à l’arrache, cette nuit, afin de participer , si possible, à l’opération
Agenda Ironique du mois de décembre relayée par annacoquelicot:

C’est avec plaisir que j’accueille sur mon blog l’Agenda Ironique de décembre!

Un Agenda hivernal… Allez, on se calme, on se pose. L’heure est au ressourcement (que ceux qui aiment le grog et le vin chaud lèvent la main…) Prenons exemple sur la nature : elle s’est repliée dans le secret de la terre et reprend des forces avant l’explosion du printemps. Tout est là, bien en vie mais aussi bien caché…

Pour l’Agenda Ironique du mois de décembre, je propose donc comme thème : « Mondes invisibles »

Nouvelles, poèmes, contes, images… Lèverez-vous un coin du voile? Quel sera votre monde invisible?

Les dates? Disons qu’elles rimeront avec réveillon : Jusqu’au 24 pour envoyer les textes, votes du 25 au 30, proclamation des résultats le 31 décembre.

Petites précisions pour ceux qui n’auraient encore jamais participé : les textes devront être publiés sur vos blogs respectifs, en indiquant qu’ils participent à l’Agenda Ironique du mois de décembre, et leurs liens envoyés en commentaire du présent article.

Et merci à tous de m’avoir attendue pour ce dernier Agenda de l’année!

 

 

Nouvelle de la Saint Valentin : Les Siamoises de Belleville (4ème partie) par Mariessourire et Maitre Renard

Line poussa de la patte sa jumelle, un air de défi dans ses pupilles rondes. Cora réagit aussitôt :  

 

« Ah non alors, même pas en rêve ! Que t’aies faim, c’est pas mon problème ! Il a dit nous, pas toi ! 

 

– Ah ouais ? Parce que tu le crois en plus ? Et que tu te crois la plus canon ? Mais que dalle ma vieille ! C’est moi qu’il a regardé quand il a causé en angliche… » se pavana Line, toute à son plaisir de faire bisquer sa sœur. 

 

Edgar toussota, très gêné d’assister à cette scène mais déjà il n’existait plus à leurs yeux.  

Cora essayait en vain de raisonner Line, mais cette dernière, ravie de jouer la provocation, en rajoutait à chaque fois davantage. 

 

« Ce que tu peux être lourde, ma pauvre fille, râla Cora. Même que ça m’en frise les moustaches ! 

 

– Faut vraiment que t’ailles voir ailleurs si j’y suis, parce que là je suis très occupée » lui répondit sa sœur en se dirigeant vers Edgar. 

 

Une Line aguicheuse vint mettre la touffe qui lui servait de queue sous les babines d’Edgar, lequel se mit à rougir instantanément tout en faisant un écart. 

 

« Miss, je vous en prie, je ne suis pas celui que vous croyez que je sois ! Votre sœur a parfaitement raison, c’est vous deux que j’aime, et non l’une plus que l’autre. Vous formez un tout si délicieusement indissociable que je ne pourrais… » 

 

Edgar s’interrompit : Cora venait de sauter sur sa sœur, toutes griffes dehors ! Il put admirer la parfaite maîtrise de la technique dite « de peignée » qu’avaient les deux minettes. C’était à tel point qu’il ne pouvait plus du tout les distinguer l’une de l’autre ! Déjà qu’en temps normal, c’était difficile ! 

Des touffes de poils semblaient sauter d’on ne sait où, et les feulements de colère ne substituaient qu’aux cris de joie. 

 

« Mes beautés, je vous en prie, calmez-vous ! Essayons de miauler comme les chats civilisés que nous sommes ! » dit Edgar, voulant calmer le jeu. Mais tout ce qu’il réussit à obtenir, c’est une mêlée tourneboulée remplie de jurons qui venaient lui écorcher les oreilles. 

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Alors il se jeta dans la bataille, voulant les séparer. Il dut user de toute sa force de matou courageux, récoltant griffures et morsures. Et au moment où il s’y attendait le moins, les deux s’arrêtèrent en même temps. Elles remirent en ordre leur pelage méthodiquement, s’aidant mutuellement à coup de langue vigoureux mais ô combien tendres. 

 

Edgar vivait un cauchemar sans nom. C’est sûr, il allait se réveiller ! Rien ne se passait comme il l’avait imaginé, et même dans son imagination la plus terrible, il n’avait osé penser vivre cet enfer émotionnel. Rien n’allait plus. Elles s’étaient sévèrement disputées et là, sous ses yeux ébahis, elles semblaient se réconforter mutuellement.  

Qu’en penser ? Que faire ?

( à suivre)

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Retrouvez MC sur son blog 

MARIESSOURIRE ESSENCE D’ÉMOTIONS

L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien que par le coeur…

Nouvelle de Gaël Loac/ Paul Andrews : Une Histoire de Malle

Une Histoire De Malle.

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     Il y a bien longtemps de cela, venant d’une très très vieille maison, est venue jusqu’à mon ouïe, l’histoire d’une malle… La malle a dit, car oui on me conta qu’elle parlait de par une écriture semblant venir de nul part ailleurs, cette grande caisse qui jonchait semblait-il sur un plancher délabré par ce temps que personne n’avait voulu lui accorder.

      L‘on me dit, qu’elle causait un langage incompréhensible avec des lettres qui se collaient les unes aux autres sans pour autant qu’elles ne signifiaient la construction de mots intelligibles, ne pouvant pénétrer jusqu’à nos petits cerveaux, limite cervelles de moineaux que nous, pauvres humains, ne pouvions  comprendre le sens réel des mots cachés.

     Je fus intrigué par ce dire et je voulus en savoir un peu plus sur cette chose due au hasard d’une nuit chaude et orageuse. Je pris possession de l’adresse de la vieille baraque et m’en allai la boule au ventre, le cœur serré par tant de mystère. J’y allai presque  à reculons, la sueur commençant à dégouliner sur le front et les jambes presque flageolantes.

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     La porte s’ouvrit à mon tintement de sonnette de porte, quelque peu surpris et décontenancé, car j’imaginais cette vieille bicoque si reculée du monde, inhabitée. Et bien non, il en était tout autrement que le fond de ma pensée ! Une frêle dame à l’allure pittoresque m’ouvrit son antre sans poser de questions et me fit m’engouffrer dans son lieu de vie.

     Je lui racontai de ce que j’entendis de mes oreilles entendues et elle acquiesça sans broncher, sans le moindre sursaut d’incompréhension. Elle me dit de sa voix à demie-éteinte, si faible comme l’était aussi la lumière qui obscurcissait sa demeure. Tout était dans le vrai : la malle se posait là depuis des lustres dans son grenier poussiéreux.

     L‘occupante des lieux m’expliqua qu’elle avait l’impression que la malle était déjà là bien avant la construction de la maison, que ses parents avaient hérité d’une très vieille tante il y déjà bien bien longtemps. On lui avait toujours interdit d’ouvrir la caisse de bois, sans en savoir le réel pourquoi, et je la vis, rien qu’à cette idée, qu’elle en tremblait telle une fleur luttant contre le vent.

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     La dame, au prénom si vieillot d’Adélaïde, à l’âge bien incertain mais probablement aussi âgée que la maison, me mena jusqu’à la caisse de bois. Je découvris une pièce semblant d’une rareté telle que même l’antiquaire du coin en resterait alors bouche bée, dans un silence monastérial, au devant d’un tel objet, sur lequel nous pouvions apercevoir sur le devant une gravure bien énigmatique.

     Adélaïde resta près de ma personne, sans bruit, le souffle court, lorsque j’entrepris de soulever le lourd couvercle de la grande boite. A l’intérieur de celle-ci, jusqu’à mi-hauteur, un tas de feuillets manuscrits, avec comme il était dit, un assemblage de mots et de lettres ne voulant absolument rien dire, enfin, en tout cas pour moi, il en était bien sûr hors de portée de mon propre savoir.

     Nul besoin d’avoir à déchiffrer les feuilles d’écriture, une voix se fit entendre comme sortir d’outre-tombe. Je regardais la vieille Adélaïde, tout juste à côté de ma personne, sa bouche resta fermée, comme cousue de fils transparents que je crus bien même qu’elle allait m’en faire une syncope alors que la parole, elle, la voix semblant appartenir à la malle continuait à jaser dans un monologue parfait.

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     Je ne comprenais rien de rien à cette histoire, tellement cela semblait invraisemblable de tout, la malle avait une voix douce et féminine, elle semblait d’un âge relativement jeune, elle parlait, parlait, parlait, qu’au bout d’un moment j’avais cette impression étrange de tout comprendre de ces mots, l’air apeuré, au point même que je me mis à refermer la malle, dans un fracas à en faire tomber les murs de la vieille baraque.

     Je pris la main d’Adélaïde. Nous marchâmes d’un pas rapide, sans regarder par dessus nos épaules. À double-clé, on referma la porte. Je voulus embarquer Adélaïde hors de ses murs, elle en décida autrement. Sa maison, c’était sa vie, son refuge jusqu’à ce que le bon Dieu vienne la chercher dans son sommeil me dit-elle… J’en conclus que je ne pouvais rien y faire pour l’en dissuader: c’était son dernier choix pour se rapprocher de la croix du Seigneur…

      Au fil des années, je ne voulus plus rien entendre se rapportant à cette maison, de cette étrange malle, mais je n’avais jamais cessé de penser à Adélaïde. Au point même, d’y avoir voulu donner ce prénom désuet et charmant à la fois, à ma fille que j’eus quelques années plus tard…Peut-être est-elle encore de ce monde ? Peut-être que la malle attends encore qu’on vienne l’ouvrir ? Si à jamais… Interdiction ! Veuillez jamais ouvrir cette caisse de bois ! Sinon…

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Paul Andrews,

Écrit le 28/01/2016.

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